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MUSIQUE POP/ROCK page 4
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PRIMUS
(1989-en activité)
Trio
américain inclassable mené par le bassiste chanteur
Les Claypool, avec, pour la formation historique qui a donné les
meilleurs albums du groupe, Tim Alexander à la batterie et Larry
Lalonde à
la guitare, tous trois excellents musiciens. Primus fait une musique
originale méconnue en France, mais qui le place parmi les plus grands
groupes des années
90. Comme on peut s'y attendre, le son se caractérise par une
omniprésence de la basse, souvent
"slappée", à des rythmes d'enfer, à
la fois rock, voire hard rock, jazz et funk (mais d'un funk blanc,
froid, très sec, et sans la vulgarité propre au genre), colonne
vertébrale d'une musique
répétitive, agressive et narquoise, où la voix de Claypool ajoute
une originalité supplémentaire : en effet, il chante comme un canard,
avec un timbre nasillard, des petites histoires souvent humoristiques
et décalées mettant en scène des animaux, ou antimilitaristes, ou
critiques de la société américaine, ou ne voulant rien dire du tout...
Par certains côtés, ça peut faire penser au groupe atypique The
Residents. Le son du groupe joue aussi sur les dissonances qui ajoutent
à l'ironie
méchante de son style, car, en effet, c'est une musique méchante et
inquiétante, avec un petit côté psychopathe, mais réjouissante... Ça
groove terriblement, et les bons morceaux sont
nombreux. La première formation a été créée dès 1984, mais, une fois n'est pas coutume, le premier album est enregistré en concert, en 1989, sur le compte de Claypool, Suck on this
(1989), et contient 9 morceaux qui seront tous disséminés sur les
albums studio suivants, ce pour quoi je ne les évoque pas ici. Issu
d'une prise de son amateur, c'est brut, pas sophistiqué, et, si
l'énergie "live" est bien là, et justifie l'acquisition, ça ne vaut
cependant pas les versions studio...
- Frizzle Fry (1990) : premier
album studio, donc, et sans doute le meilleur de la discographie, il ne
contient quasiment que de bons morceaux, et est d'une efficacité
imparable. To defy the laws of tradition,
qui ouvre l'album, est typique du son et des rythmes de Primus : ça
entraîne instantanément, et le ton narquois en même temps que
l'ambiance lourde vous embarquent, que vous le vouliez ou non. C'est à
la fois brutal et délicieusement dissonant, en ne perdant jamais
le groove qui caractérise le groupe, malgré les breaks, une autre de
ses caractéristiques... Bref, si vous n'entrez pas là-dedans, pas la
peine d'aller plus loin... Groundhogs'Day qui suit, est moins puissant, et vaut surtout pour ses breaks furieux. Too many puppies
est un des classiques de Primus, particulièrement martelé, inquiétant,
menaçant, charge anti-militariste d'une puissance rock impeccable.
Couleur "metal" aussi pour Mr Knowitall, tout aussi efficace, lui aussi
habité par quelques dissonances furieuses. Avec Frizzle fry, on
aborde un autre aspect de Primus, avec un groove moins rapide, encore
plus pesant, sombre, et une petite touche orientale, et là encore avec
un break où le rythme s'accélère et la guitare fait un solo très
"metal". L'un des tout meilleurs morceaux du groupe. John the fisherman est
beaucoup plus banal et moins fort, plus ordinairement rock, et pas
indispensable. Après un tout petit intermède de 25 secondes arrive The toys go winding down,
un autre morceau mastodonte de cet excellent disque, dont l'effet
massif surprend d'autant plus que son introduction est trompeuse.
Encore un bijou imparable. Pudding time,
autre classique du groupe, est plus lourdement rock, moins tendu, moins
séduisant, mais ses dissonances ironiques sont assez envoûtantes. Autre
petit intermède sans intérêt pour détourner l'attention, puis les
déferlements de roulements de batterie annoncent la couleur de Spegetti western, autre morceau de bravoure sans concession. Harold the rocks
est plus banalement mais parodiquement rock, et efficace, avec un break
assez délirant. Enfin, après un petit retour du thème de "To defy the
laws of tradition", le disque se conclut sur deux morceaux qui
s'enchaînent, Hello Skinny/Constantinople,
couple inquiétant jouant sur le bizarre et l'étrangeté... Pas ce qu'il
y a de mieux, mais une curiosité... Bref, un disque phare...
- Sailing the seas of cheese
(1991) : lui aussi encore bien inspiré, il mêle aux morceaux des
intermèdes foutraques et bizarroïdes, donnant à l'ensemble
une ambiance étrange, plus encore que sur le précédent. Here come the bastards,
qui ouvre le disque, après une petite intro marine, est très répétitif
et parodique, sur un rythme de marche comme pour un défilé de nains de
jardin... Sgt Baker,
autre charge anti-militariste, est l'un des meilleurs morceaux du
disque, très répétitif aussi, accompagné des cris de commandement de
Claypool, volontairement lourd mais très entraînant. American life
est un des autres classiques de Primus, et vaut notamment pour son riff
de basse qui structure la rythmique. Très bon morceau avec un break de
guitare slide. Jerry was a race car driver vaut surtout pour la basse, et est assez plat par ailleurs, hormis le break très rock. En revanche, Eleven est
un autre excellent morceau puissant et halluciné du groupe, à la
rythmique obstinément marquée, dont le ton à la fois narquois et
violent est hypnotisant. L'un des meilleurs de l'album. Is it luck
est un morceau délirant, plus dissonant que les autres, saccadé, et la
voix de psychopathe de Claypool achève de le rendre inquiétant, avec un
côté punk. Après un petit intermède dérisoire (quelqu'un chante sous sa
douche), Tommy the cat
installe un rythme d'enfer, centré sur une basse funk
particulièrement groovy et irrésistible, autre classique de Primus. A
la fin, comme le public des concerts, vous gueulerez "Say Baby do you
wanna lay down by me"... Autre intermède de musique acoustique étrange,
puis Those damned blue-collar tweekers vous cloue avec sa rythmique lourde et son refrain martelé avec chœurs punk... Superbe morceau, avec un solo de basse. A côté, Fish on
paraît plus plat, mais c'est aussi un bon morceau bien fichu et
entraînant, avec une rythmique originale, un ton sombre et lourd, et
des breaks efficaces. Puis l'album se clôt sur un retour de "Here come
the bastards", renommé Los bastardos, en un délire réjouissant... A mon avis moins bon que le précédent, Sailing the seas of cheese est néanmoins un excellent disque.
- Pork Soda
(1993) : les choses se gâtent. Si l'on trouve quelques
excellents morceaux, ils sont moins nombreux, et le reste est plus
sec, moins original, moins riche. L'inspiration semble diminuer, ou
changer. Je ne vais donc évoquer que les meilleurs. En tout cas, après
un premier petit intermède, My name is Mud
fait partie des tubes de Primus, absolument irrésistible, où la basse
dessine une rythmique implacable et hypnotique qui fait l'essentiel du
morceau, tandis que Claypool raconte d'une voix inquiétante une
sinistre histoire de meurtre, par un sombre crétin du fin fond de la
campagne américaine. Un modèle du genre, qui ne ressemble qu'à
lui-même. Incontournable. Welcome to this world semble lui aussi chanté par un psychopathe aux accents (très) inquiétants, et ses dissonances peuvent fasciner. Bob, qui suit, est dans le même style, et semble directement enregistré dans un asile... The pressman
est le dernier excellent morceau du disque, particulièrement tendu,
avec une forte rupture entre couplet et refrain, centré sur la
rythmique... Dmv, The diamondback sturgeon, Pork soda, Mr Krinkle
font partie de ces morceaux plus secs, plus froids, à mon sens moins
séduisants, moins stimulants, bien que plutôt bons, bien fichus, mais
plus âpres, voire plus plats... Hamburger train est un instrumental de 8 minutes effréné, mais ennuyeux sur la distance... Les autres morceaux (The air is getting slippery, ou les petits instrumentaux Wounded knee et Hail santa) n'ont rien de fascinant et ne manqueraient pas s'ils n'étaient pas là...
- Tales from the Punchbowl
(1995) : le ton continue de se durcir, et les morceaux séduisants sont
encore moins nombreux. Les rythmiques deviennent encore plus sèches,
plus brutales et les mélodies sont moins inspirées, comme on peut
l'entendre dès le premier titre, Professor nutbutter's house of treats. Plus plaisant est Mrs Blaileen, le deuxième morceau, bien que pas l'un des meilleurs. Wynona's Big brown beaver est une amusante parodie de western. En revanche, Southbound Pachyderm
renoue avec le meilleur de Primus, et propose quelque chose que le
groupe n'a pas encore donné à entendre. C'est le plus sombre de ses
morceaux, et l'un des plus beaux. Impossible de ne pas se laisser
prendre par l'atmosphère pesante, inquiétante, et la mélodie, sans
dissonance cette fois, et par la montée de la tension comme un
suspense. Il faut aussi voir le clip en pâte à modeler... Un excellent
morceau, d'ailleurs pas vraiment à l'image du groupe. Over the electric grapevine
est à mon avis le dernier bon morceau de l'album. A nouveau, c'est le
riff de basse assurant la rythmique qui en fait la force, ainsi que la
mélodie en demi-teinte, puis la fin instrumentale prenante. Les autres
morceaux, sans être mauvais, sont beaucoup moins captivants, et peuvent
même lasser...
- Brown album (1997) : changement de direction, qui décide Tim Alexander à partir, remplacé par
Brian "Brain" Mantia. Pas un grand disque, il a un son brut, lourd,
massif, plus organique en ce qui concerne la basse et la batterie, jouée
sciemment de façon "bourrin", ce que fait ressortir la prise de son
caverneuse, comme dans un garage. Album controversé, il n'est pas sans agrément et comporte
quelques titres séduisants. The return of Sathington Willoughby,
par exemple, le premier morceau, martelé comme une marche
pesante, et une petite note énervante répétée par la guitare au
refrain. Ça groove bien. Fisticuffs est dans la bonne moyenne. Over
the falls
est un des bons morceaux du disque, avec un son très organique,
notamment parce que Claypool a troqué la basse contre la contrebasse,
et Lalonde la guitare électrique contre la guitare sèche. Shake hands with beef est aussi un des morceaux séduisants, par le côté gras et massif de la basse, même si la mélodie est un peu plate. Kalamazoo,
enfin, est le dernier titre intéressant, avec son riff de guitare
entêtant, et ce stupide nom répété par Claypool... Ça fait peu pour un
album de 15 titres... Le reste va de moyen à mauvais... - Antipop
(1999) : lui aussi globalement moins bon que les deux premiers,
plus monotone, il a tout de même une énergie furieuse impressionnante,
un "gros" son, et est plus agréablement homogène que les trois
précédents ("Pork
soda", "Tales from the Punchbowl" et "Brown album"), notamment parce
qu'il est moins froid, plus carré, plus direct, avec des rythmiques
plus joyeusement foutraques. C'est le cas des meilleurs morceaux, comme
Electric uncle Sam, Narural Jœ, Laquer head, les trois premiers. Greet the sacred cow au ton vaguement oriental, est
particulièrement pulsé par la basse aux claquemennts redoutables, et s'impose comme sans doute le
meilleur morceau du disque, d'une efficacité rythmique imparable. Mama did't raise no fool est à peu près aussi bon, aussi massif, et tout aussi puissant. Ballad of Bodacious est simple, sans subtilité, mais fonctionne bien. The final voyage of the liquid sky est bien composé, sonne, mais le refrain est un peu plat. Coattails of a dead man,
très inspiré de Tom Waits, rompt avec le reste de l'album, gueulé et
martelé comme une chanson à boire. Sympathique mais sans plus. Sans
oublier le morceau caché (pratique stupide mais courante à l'époque), The Heckler,
qui ne figurait auparavant que sur le live "Suck on this", correct mais
sans plus. En fait, même sans chef-d'œuvre, le disque est globalement
bon, et d'assez bonne humeur... Seuls The Antipop, Dirty drowning man et Power mad sont au-dessous de l'ensemble, et Aclectic electric est trop long... Un disque très recommandable donc...
Le
groupe s'est dissout en 2000, Les Claypool se livrant à une carrière
parallèle et des expériences musicales diverses. Etonnamment, après une
tentative de reformation manquée en 2004 (voir DVD), il refait surface
en 2011, pour un nouvel album, avec Claypool, Lalonde, et le premier
batteur du groupe, Jay Lane : - Green Naugahyde
(2011) : ça ne sonne pas comme du réchauffé, mais bien comme du Primus
vivant. C'est efficace, bien enlevé, de bon niveau, mais on ne retrouve
pas la
touche qui faisait les meilleurs morceaux du groupe, c'est-à-dire les
lignes mélodiques qui saisissent l'auditeur. Ici, pas de tube, et des
rythmiques plutôt plus monotones, l'ensemble manquant d'inspiration. On
retrouve des ingrédients
connus, qui font penser à plusieurs albums précédents, mais sans la
part d'invention réjouissante des deux premiers
albums studio. Les meilleurs morceaux sont Last salmon man, du Primus pur jus, qui aurait pu être composé 15 ans plus tôt, Eyes of the squirrel, avec ambiance obsessionnelle et chœurs appuyés, mais trop long, Extinction burst, plus original, pas très séduisant sur le plan mélodique, mais avec un travail assez fascinant sur les voix, ou encore Moron TV. Hennepin crawler, Hoinfodaman, Tragedy's a' comin, Jilly's on smack sont corrects, et le reste ne retient guère l'attention... Pas indispensable, mais écoutable...
Pour faire vraiment le tour de Primus, il faut encore citer les deux mini-albums (EP) de reprises faites par le groupe (Miscellanous debris, en 1992, et Rhinoplasty en 1998),
exercice difficile, risqué, et bien étrange pour un groupe qui a son
propre style et pas besoin de ça pour se faire connaître... Et il faut
avouer que, si ces reprises sont bien faites, ça n'a pas grand intérêt.
Il y a juste, dans "Rhinoplasty", une version live de Tommy the cat excellente, survoltée, où Claypool fait des prouesses à la basse.
Il
existe aussi des DVD du groupe, mais pas complètement satisfaisants,
et surtout pas édités du temps de sa splendeur. Le plus recommandable
est Animals should not try to act like people
(2003), vendu sous boîtier CD. Il regroupe tous les clips du groupe, et
des vidéos amateures plus ou moins mauvaises de concerts. Même si ça ne
constitue pas un vrai grand concert bien capté, ça donne une vision
assez complète de son travail. En plus, il est accompagné d'un CD audio
de 5 nouveaux titres originaux, dont deux sont excellents, et même
indispensables aux amateurs : Mary the ice cube et My friend Fats, ce dernier faisant partie des meilleurs morceaux du groupe. Il existe bien un DVD de concert intégral, Hallucino Genetics tour,
mais il a été fait en 2004, le groupe s'étant reformé pour l'occasion, et tout est
joué plus lentement que les originaux, le tonus n'étant
visiblement plus le même, ce qui est un peu frustrant quand on connaît
l'énergie initiale de Primus. Mais ça reste excellent et magistral, car on y entend tous leurs meilleurs morceaux. Pour
se faire une idée du groupe, non seulement tous les albums sont
écoutables gratuitement en ligne, mais il y a pas mal de vidéos qui
circulent sur youtube, et tous les CD se trouvent à moins de 10 euros...
MASSIVE ATTACK (1991- )
Sans doute s'attendrait-on à voir ce groupe classé dans la rubrique électro, mais
comme sa musique est essentiellement constituée de chansons, et non
d'instrumentaux, et qu'elle dépasse ce cadre, je le range ici... Je dois d'ailleurs reconnaître que
j'ai longtemps renâclé avant de l'inclure dans le guide, parce que ce
que je connaissais de Massive Attack (les tubes trop entendus) me laissait une impression mitigée, entre le côté
bitumeux et sombre qui me plaisait bien et un côté "easy listening" trop
propre, très bobo, très lisse et policé, qui sent un peu trop le night-club, quelle que soit son influence historique indéniable sur l'évolution de la musique
électronique.
Bref, je trouve au Massive
Attack des premiers albums un côté chiqué parfois irritant, et je
resterais dubitatif sur
sa réputation de grand groupe s'il n'avait ensuite atteint l'excellence
dans ses derniers disques, qui sont pourtant les moins appréciés... D'ailleurs,
comme tous les fans du groupe le savent, parler de groupe est délicat,
puisque le personnel a beaucoup varié au fil des albums, et que seuls
deux membres sont permanents, Robert del Naja (3D) et Grant Marshall
(Daddy G), et encore... Une des marques de fabrique du groupe est
d'inviter des chanteurs d'horizons variés et assez nombreux. Je
n'évoque pas les remixes divers publiés par le groupe.
- Blue lines
(1991) : franchement, si le groupe n'avait fait que ça, trip hop
atteint des défauts cités plus haut, Massive Attack ne m'intéresserait
pas. Voix R'n'B vulgaires (pléonasme), rythmiques souvent taillées pour
le dance floor, morceaux assez lourds, dont l'insupportable Unfinished sympathy, soupe sirupeuse et racoleuse typiquement faite pour les boîtes de nuit. On sortira du lot trois morceaux corrects : Safe from harm, One love, Blue lines. Pas indispensable.
- Protection (1994)
: à peu près les mêmes critiques, sauf que, cette fois, les 2 seuls
morceaux à garder sont très bons et valent le détour, karmacoma, irrésistible, avec son emprunt de chant diphonique mongol, et Euro child.
- Mezzanine
(1998) : cet album a fait tellement couler d'encre et de salive qu'il
est difficile
d'en parler... Admettons que, en effet, il
ait apporté du neuf en musique, et créé un genre. Mais si on se limite
ici à
un point de vue strictement artistique, c'est un album inégal, avec de
très bons morceaux, mais aussi quelques (rares) choses creuses de peu
d'intérêt. En effet, si le premier morceau, Angel, fascine tout de suite, le tube Tear drop est en revanche bien mièvre (avec la voix de Liz Fraser), et les deux instrumentaux Exchange n'ont aucun intérêt. Mais ce qui nous intéresse, ce sont les bons morceaux. Et justement, Angel,
hypnotique et bitumeux, d'une efficacité imparable, est excellent, et la voix originale et
marquante, presque dérangeante, d'Horace Andy, apporte l'étrangeté
nécessaire à ce morceau lugubre, pesant, très sombre, à la rythmique
lente et obstinée, aux guitares rock, et à la basse goudronneuse. Risingson est moins fort et moins original mais reste un trip hop bien posé, efficace. Inertia creeps est le deuxième meilleur morceau du disque, avec ses percussions et
ses samples orientalisants qui donnent une atmosphère sombre et
prenante, quasi hypnotique, que la voix susurrée de del Naja renforce.
L'ambiance reste aussi lourde dans Dissolved girl,
au traitement électro implacable renforcé par
des guitares rock puissantes, et où la voix de Sara Jay convient bien. Man next door, avec sa ritournelle qui prend la tête et la voix cette fois irritante d'Andy, Black milk, un peu monotone, et chantée par la voix pas forcément captivante d'Elizabeth Fraser, Mezzanine,
trip hop à nouveau susurré par del Naja, sont plutôt en retrait par
rapport aux titres précédemment évoqués, mais s'écoutent avec plaisir.
Enfin, Group four, en décollant à la fin du morceau, gagne en puissance.
Bon disque donc, avec quelques moments forts, mais ça n'est pas le meilleur disque du groupe, et il est probablement surévalué.
- 100 window
(2003) : cet album a déçu ceux qui
voulaient encore entendre du trip hop comme le groupe l'avait défini
avant "Mezzanine", mais c'est pourtant, sans doute, son meilleur disque. En fait, laissé aux mains du seul del Naja, ce disque
froid, éthéré est très réussi, sans déchet, et plus raffiné que les albums
précédents. Moins dansant,
plus musical, sans aucune faute de goût, il a un charme constant, un niveau de qualité qui se
maintient tout du long, un beau travail sur le son, une certaine pureté
de ton, sombre dans l'ensemble, même si la production est plutôt
lumineuse... Un beau disque, aux couleurs inquiétantes, qui mérite
d'être écouté avec attention, parce qu'il n'a pas de tube, et est moins
facile d'accès que les trois précédents. Les voix sont émouvantes,
particulièrement celle de Seaned O'Connor, qui n'a rien des voix R'n'B vulgaires des deux premiers disques, impeccable dans les trois beaux titres qu'elle chante, What your soul sings, le fascinant et oppressant Special cases, avec ses cordes orientales, et surtout le magnifique
A prayer for England, à la rythmique électro pressante et puissante très efficace. On retrouve les sinuosités des cordes orientales dans Butterfly caught, chanté par del Naja, qui récidive dans Small time shot away, autre morceau clairement électro délicatement synthétique, puis dans le morceau qui achève l'album en beauté, Antistar, hypnotique et lui aussi parcouru des sonorités fascinantes de cordes orientales. Bien sûr,
on entend aussi l'habituel Horace Andy, dans l'excellent, glacial et aérien Everywhen, mais aussi dans le tout aussi beau et captivant Name taken.
Le morceau caché, pas indispensable, n'est qu'une nappe de synthé
évolutive et hypnotique de plusieurs minutes... Bref, des rythmes
lents, et même alanguis, de la finesse, un beau
travail de composition : Massive Attack/Robert del Naja produit sans doute ici son plus bel album.
- Heligoland (2010)
: à peu près aussi bon que "100th window", il en est la suite logique, ainsi que de "Mezzanine", même si Marshall est de
retour, avec pas mal d'invités. Là non plus il n'y a guère de tube, mais c'est un disque tout en finesse, avec
de belles qualités mélodiques, des timbres raffinés, un beau
travail de production, peu de fautes de goût, et pas
d'effets faciles,
pas de grosse basse racoleuse dans le genre "dance floor", ni de voix
vulgaire façon R'n'B :
bref, un album homogène, sophistiqué et abouti. C'est
élégant, toujours émouvant, mélancolique et intime, pressant et intense,
mais sans ostentation. Pray for rain
est inquiétant, sombre, avec la belle voix de Tunde Adebimpe, puis
pressant au milieu du morceau, ponctué de percussions acoustiques sur
une rythmique originale et prenante. Et tant pis si un break creux fait
entendre des chœurs à la Beach boys sur une batterie plate et banale...
Babel
est une chanson plus ordinaire, plus conventionnelle, et la voix de Martina Topley
Bird n'est pas terrible, mais le côté plus rock fonctionne assez bien.
La moins bonne chanson de l'album. Splitting the atom
commence avec des sonorités ringardes presque parodiques, qui laissent
craindre le pire, mais l'atmosphère surannée est volontaire, cultivée
par des claps à un rythme lent et lourd, et les trois voix de del Naja,
Damon Albarn et Marshall (?) sont judicieusement accompagnées de chœurs
achevant de donner au morceau son étrangeté onirique. Délicieusement
décalé. Girl I love you
est l'un des meilleurs morceaux de l'album, avec l'incontournable Horace
Andy au chant, sur un rythme implacable mené par une basse lourde et
obstinée, et dont la tension monte, gagnant en force et en ampleur,
notamment par l'ajout de cuivres menaçants et sombres. Psyche
est une petite chanson à la rythmique sobre, aux percussions sourdes et
discrètes, menée par les arpèges métronomiques d'une guitare au tempo
numérique, mais dont les arrangements simples soutiennent joliment la
voix fraîche, cette fois émouvante, et le plus souvent doublée, de
Topley Bird, qui chante ici un bijou mélodique, peut-être la plus
émouvante chanson du disque. Flat of the blade
est chantée par Albarn et Guy Garvey (la magnifique voix d'Elbow),
morceau étrange aux harmonies dissonantes et lunatiques, qui gagne en
force et en beauté émotionnelle quand des cordes synthétiques et des
cuivres viennent rehausser le chant de Garver qui s'élève seul et beau.
Très bon morceau. Paradise Circus repose elle aussi sur une rythmique
originale, mariant des sons électro et claquements de mains, sur
lesquels la voix d'Hope Sandoval, au timbre enfantin et un peu pervers,
susurre un chant intime, sensuel et triste. Jolie chanson. Rush minute,
malgré son départ sur une rythmique apparemment platement technoïde,
est lui aussi un morceau sombre, triste, pressant, émouvant, à la basse
intense, avec la voix susurrée de del Naja (?), et dont la tension
monte continuellement. Saturday come slow
semble nous entraîner dans une ballade douceâtre, une chanson de
charme, par la voix incertaine d'Albarn questionnant assez
conventionnellement "Do you love me ?", mais le slow s'appesantit
heureusement d'une intensité tragique, d'une densité émotionnelle
touchante, et on se surprend à poser la même question... Enfin, Atlas air,
qui ouvre sur une intro ringarde martelée par une batterie disco,
retrouve vite la douceur inquiétante apportée par la voix de del Naja
et les arrangements aux teintes discrètement sombres, moins attendues,
jusqu'à l'envolée instrumentale finale, où la rythmique prend tout son
sens sur une belle boucle de synthé obsédante. Un beau disque.
TOOL
(1992-2006)
Attention, voilà du lourd... Et pour cause, une
fois n'est pas coutume, il s'agit d'un groupe de "metal".
Comment cela se fait-il, vu ce que je pense de ce genre musical ? Tool est un groupe américain hors-normes, d'une force
et d'une inventivité inhabituelles dans ce registre, et surtout
d'une puissance tragique, d'une noirceur particulièrement fortes,
qui le rendent très recommandable... C'est en fait un grand groupe,
dont la musique a gagné en qualité et en intensité au fil des
albums, composé du chanteur Maynard James Keenan, qui sait donner à
sa voix des couleurs prenantes et variées, du
guitariste Adam Jones, qui n'est pas un virtuose (pas de
solo-qui-tue) mais assène ses rythmiques avec beaucoup de puissance,
du batteur Danny Carey, impressionnant, surtout dans les derniers
albums, et du bassiste Justin Chancellor (à partir de 1995), dont le
son très présent et goudronneux donne une forte colonne vertébrale
à l'ensemble. Il faut aussi ajouter que les compositions sont assez
riches, plutôt complexes, avec des ruptures, changements de rythmes,
souvent originaux et fouillés, produisant des atmosphères fortes,
parfois dérangeantes, sombres et d'une pâte épaisse. On y sent un
travail exigeant plus proche du rock progressif que du metal
ordinaire, et les morceaux sont souvent longs. Je ne dirai rien des
textes mystico-tordus des chansons, ni de l'esthétique morbide des clips, le tout malheureusement très malsain... Seuls les trois derniers albums sont vraiment à conseiller, car ce sont les meilleurs, et leur premier disque, Opiate (1992), un EP regroupant 6 titres, est seulement du metal assez banal, tandis que leur premier vrai album (deuxième disque), Undertow, déjà plus inventif, beaucoup plus riche, n'a pas encore l'originalité ni la force mélodique des trois suivants : -
Aenima
(1996) : deuxième album de Tool, il est globalement moins
sophistiqué que les suivants, plus disparate, et plus basiquement
"metal", comme le premier morceau, Stinkfist, ou encore
Eulogy,
Hooker
with a penis,
mais il comporte des aspects divers, comme des intermèdes
bruitistes, ou une petite ritournelle à l'orgue de foire, un texte
parlé avec un accent italien (Message
to Harry Manback
sans intérêt), ou encore une recette pour cuisiner les œufs de
Satan, en allemand, sur fond de bruits industriels inquiétants (Die
eier von Satan), ou enfin un "morceau" de bruits
électriques appelé Ions...
Si ça contribue à donner une ambiance bizarre au disque, ça n'est
pas ce qui en fait le plus grand intérêt. Les morceaux qui
justifient l'achat sont Useful
idiot,
pas original mais efficace, grâce aux ruptures et à la voix
émouvante de Keenan, Forty
six and 2,
l'un des morceaux puissants de l'album, impeccablement mené, une vraie leçon de rock, Jimmy,
très sombre, à la rythmique et à la voix prenantes, lui aussi très
bien construit, Pushit,
moins bon mais pas mal, Aenima,
très efficace, tendu et oppressant, et enfin Third
eye,
très bon morceau fleuve de 13 minutes à ruptures et reprises,
violent et puissant. Pas le meilleur disque, mais déjà très
efficace.
-
Lateralus
(2001) : on passe à une autre dimension, la qualité sonore est
meilleure, mieux maîtrisée, le son est plein, et les compositions
atteignent une qualité globalement supérieure, avec une pesanteur
plus goudronneuse. Le groupe prend ses distances par rapport au genre
de référence, sauf dans Parabola
et Ticks
leeches,
assez typiques du metal, mais néanmoins bons. On trouve encore des
intermèdes sans intérêt, mais le disque est homogène, et je crois
que rien n'est à jeter. Tout est puissant, prenant, émouvant, avec
une force particulière dans les morceaux Schism
(excellent, l'un des tout meilleurs), Reflection,
au rythme oriental alangui et sombre, agrémenté de tabla indiens et
de sarangui (instrument à cordes frottées aux sonorités tristes),
morceau un peu long, parce que monotone, mais très beau. The
grudge,
Patient,
Parabol,
Lateralus,
Disposition
sont aussi très bons. Seuls Triad,
trop long instrumental de 8 minutes, et Faaip
de Diad,
qui clôt l'album sur un cauchemar, peuvent être jugés pénibles...
Un très bon album.
-
10,000 Days
(2006) : encore meilleur que le précédent, cet excellent album est lui aussi homogène et
bénéficie d'une très bonne qualité sonore. La basse et la
batterie y sont plus présentes, plus pressantes, et contribuent
beaucoup à faire monter la tension des meilleurs morceaux. Plus
fouillé encore sur le plan rythmique, il me semble, la puissance de
ce disque s'affirme dès le premier morceau, Vicarious,
particulièrement efficace, idéalement suivi par Jambi,
tout aussi envoûtant, mené par une rythmique
guitare/basse/batterie implacable, et dont la séquence complètement enthousiasmante, après le
break de 3'50", achève de sonner l'auditeur. 7'30" de
puissance qui vous emporte. Ensuite, le morceau Wings
for Marie
est divisé en deux parties distinctes, la deuxième portant un
deuxième titre, 10,000
days,
l'un des morceaux phares du disque (11 minutes) qui, reprenant la
première partie en lui donnant une dimension beaucoup plus
puissante, la rend inutile... Peu importe, 10,000
days,
d'abord amenée doucement et lentement par la basse, met en place une
tension continue, par une rythmique sourde répétitive, très
sombre, accompagnée par les bruits d'un orage et la voix de Keenan,
en plus du martèlement d'une percussion simple et d'une guitare
acoustique, et prend des accents celtes lancinants. Un très beau
morceau qui n'a aucun rapport avec le metal, même si la fin, qui
reprend la première partie, est en retrait et perd la tension
maintenue pendant près de 9 minutes, en retournant à des riffs de
guitare électrique convenus. The
pot
est un morceau efficace, tandis que Lost
Keys (Blame Hofmann)
et Rosetta
Stoned,
qui s'enchaînent et forment un morceau de 14 minutes, sont le vrai
morceau de bravoure de l'album, et sans doute le meilleur. Lost
keys
n'est qu'une introduction de Rosetta
Stoned,
et ne fait que créer une ambiance particulière en plaquant des voix
de séries télévisées sur des accords de guitare, puis le morceau
commence vraiment de façon carrée, annonçant du metal assez
classique, mais dévie heureusement au bout de 3 minutes, par un break qui
l'amène vers une mélodie très belle,
très émouvante, qui connaît plusieurs changements que je ne
décrirai pas. C'est tout simplement excellent, et la voix de Keenan
fait merveille. La plus belle chanson du disque, d'une grande
puissance émotionnelle. Un morceau lent suit, accompagné de tabla,
Intension,
moins captivant, mais agréable, puis arrive encore un autre morceau
excellent, Right
in two,
de plus de 9 minutes, amené lentement, calmement, lui aussi rythmé
par des tabla, et prenant progressivement de la force, de l'ampleur
pour devenir d'une puissance assez phénoménale... Reste un
"morceau" bruitiste, Viginti
tres,
assez cauchemardesque, qui achève le disque mais ne fait pas la valeur de cet album hors-normes...
Et depuis, plus rien, les membres du groupe ayant participé à d'autres expériences musicales.
RADIOHEAD
(1992-en activité)
Incontestablement
l'un des grands groupes anglais
de l'histoire, qui restera au même titre que Pink Floyd, par
exemple... Des 5 musiciens, il semble que deux personnalités ressortent
nettement et aient une influence déterminante sur la musique : Thom
Yorke, le chanteur guitariste, dont la voix exceptionnelle fait une
bonne partie de la personnalité du groupe, et le
guitariste/claviériste/bidouilleur Jonny Greenwood, dont les
trouvailles sonores, en utilisant par exemple un synthétiseur modulaire
ou des Ondes Martenot, font le reste de cette personnalité originale.
La voix de Thom Yorke fait partie de ces voix qu'on adore ou qu'on
déteste : aiguë, fragile, à la limite de la fêlure sans jamais faillir,
déchirante. Le groupe est réputé pour être constitué de caractères
plutôt introvertis, pour ne pas dire névrosés, ce qui paraît évident
quand on voit les deux musiciens cités, et c'est peut-être de là qu'il
tire sa force bluffante sur scène, où Radiohead excelle, sans
esbrouffe, sans mise en scène, seulement par la synergie et l'énergie
des 5 musiciens... Cela dit, Radiohead ne serait pas ce qu'il est s'il
en était resté aux deux premiers albums. En effet, il s'agit d'une
musique pop typiquement britannique, influencée par les groupes des
années 60-70, faite de beaucoup de guitares, souvent acoustique, plutôt
gentillette, bien faite mais pas très habitée et pas très puissante.
D'ailleurs, à l'époque, Yorke, les cheveux teints, se produit sur scène
en blondinet... Quelques tubes sortent du lot
et les font connaître, mais de nombreux morceaux font "remplissage" et
manquent sérieusement d'invention, d'engagement, d'originalité et de
force. On peut isoler tout de même, dans les albums suivants, en
précisant que je ne parle pas des bonus des éditions collector : - Pablo Honey (1993) : You, rock bien poli fait pour plaire aux midinettes, Creep,
succès planétaire efficace, violent, d'une belle intensité, mais avec
des arrangements sans originalité, un peu sirupeux, les
guitares rock en avant, où la voix de Yorke est loin de faire tout ce
qu'elle peut... Blow Out est sympathique, et le reste est banal. Bref, pas grand chose... - The Bends (1995) : High an dry, une jolie ballade pour séduire les adolescentes, Fake plastic trees, Bones, un rock bien enlevé mais assez banal, Nice Dream, ballade sirupeuse mais dont le passage énervé laisse présager une sauvagerie à venir, Just, un autre rock franc et sympathique très efficace en concert, avec une rythmique intéressante, My iron lung, probablement le meilleur morceau du disque, excellent sur scène, et Street spirit,
tube très beau, il faut bien le reconnaître. Il est évident que le
groupe a beaucoup progressé par rapport au précédent, mais ça n'est
rien comparé à ce qui va suivre, et il ne serait pas dans ce guide s'il n'avait fait que ça...
- OK Computer
(1997) : si le style reste résolument rock, la palette de couleurs
s'élargit très sensiblement, enrichi par l'intégration de sons
électroniques, et ne contient plus guère de bluettes faites
pour plaire aux demoiselles, sauf "No Surprises", qui a évidemment beaucoup plu, mais qui n'est qu'une jolie guimauve romantique et mièvre... Les morceaux Air bag, Let down (très séduisant morceau un peu à la U2), Karma police et Lucky restent
bien, quoi qu'on en dise, dans la lignée de "The Bends", et il n'y a
pas vraiment rupture entre les deux albums, si on ne considère que
ces morceaux, ce qui ne les empêche évidemment pas d'être bons... Seulement il y a aussi et d'abord Paranoid android,
morceau à ruptures, de structure plus complexe, plus long aussi, moins
confortable, alternant calme et violence, qui montre une nouvelle
facette du groupe. Puis il y a surtout Exit music (for a film),
musique absolument morbide, la plus sombre du groupe, où la voix de
Yorke prend des risques qu'elle n'a jamais pris jusqu'ici, moins
lisse qu'avant, sur le fil, enfin fragile comme elle le sera
dorénavant, plus profonde et émouvante que jamais, d'autant qu'elle est
nettement mise en avant dans le mix. L'originalité totale de ce morceau
est renforcée par l'irruption de sons électro qui en rendent
l'atmosphère glaçante et dépressive. Un chef-d'œuvre. La progression
en est aussi originale, car il y a moins alternance couplet / refrain que montée et
descente linéaires du volume et de l'intensité, donnant au morceau des
proportions parfaites qui semblent ne pas pouvoir être modifiées en
quoi que ce soit sans le déséquilibrer... Le clou est enfoncé par Fitter happier,
morceau complètement neurasthénique mais magnifique où, sur fond d'une
mélodie mélancolique jouée au piano, le "chant" est assuré par une voix
numérique monocorde et glaciale. On est très loin des deux premiers
albums ! Electioneering
est un rock nerveux, qui serait presque classique si l'arrangement ne
lui donnait pas un son réverbéré inhabituel, et si des voix ou des cris
fantomatiques ne l'accompagnaient pas tout du long... Climbing up the Walls
qui le suit est un autre chef-d'œuvre, d'une sauvagerie et d'une
intensité exceptionnelles, où les arrangements électro font hurler la
voix de Yorke de façon désespérée. The tourist est une ballade plutôt
plate rehaussée par les chœurs d'un mellotron... OK Computer
est un album important, et permet de mieux comprendre comment le groupe
a pu en arriver aux deux albums suivants, qui ont dérouté ses
fans, et consacré son originalité.
Depuis l'album
précédent, la voix de Yorke joue de sa fragilité déchirante, et cela
devient la norme dans deux disques beaucoup moins rock, plus électro,
plus froids, plus dépouillés, voire minimalistes, tristes, et où
l'on voit ce que sont des artistes sincères, des gens qui cherchent et
ne se répètent pas, poussés par une énergie créatrice qui ne se
contente pas des sentiers battus, et n'hésitant pas à expérimenter : - Kid A (2000)
: les guitares rock se font discrètes, les claviers et les samples
prennent leur place, la voix de Yorke est souvent filtrée, devient de
plus en plus névrotique et lancinante, la musique est plus répétitive.
Ça n'est plus du tout confortable, le rock est loin, et on a
l'impression d'entrer dans un univers mental éprouvé par la
souffrance. C'est superbe, fin, délicat, et les gens qui aimaient le
groupe pour sa pop gentille des débuts sont perdus. Tant pis pour eux,
car ne pas être capable d'entrer dans un monde de ce genre, c'est manquer de sensibilité. Tout est très bon, sauf le
dernier morceau "Motion picture soundtrack", une petite berceuse avec chœur de peu d'intérêt, mais on peut insister sur The national anthem, qui s'adjoint des cuivres en délire, How to disappear completely, Optimistic, Idioteque (sublime)... Un ensemble complètement original, composé de joyaux uniques, où le groupe est véritablement créateur... - Amnesiac
(2001) : rien à dire de plus, puisque c'est la continuité directe du
précédent, et que cet album a été fait pendant les mêmes sessions
d'enregistrement. Mêmes qualités donc, même caractère malsain
et délicieux, avec tout de même comme chefs-d'œuvre Pyramid song, d'une intensité à pleurer, I might be wrong, Knives out, Dollars and cents, Like spinning plates... On est si loin et tellement au-dessus de la pop des deux premiers albums... Kid A et Amnesiac
sont deux chefs-d'œuvre qui resteront des phares de la musique : comme
les grandes œuvres, ils apportent à la fois de l'inouï et du sublime,
sont complètement orignaux et bouleversants.
Après
cette espèce de quête introspective jusquauboutiste, Radiohead va à
nouveau changer de direction, pour retourner vers le rock, tout en
continuant à utiliser avec beaucoup de force l'électro explorée dans
les deux précédents albums, et va naître en 2003 ce qui est, à mon
sens, l'aboutissement et l'apothéose du groupe, atteignant un niveau
qu'il ne pourra plus atteindre ensuite : - Hail to the Thief (2003) : cet album est très diversement apprécié, car il est très varié, à la
fois près de "Kid A"/"Amnesiac" et d'"OK Computer", donnant
l'impression d'être inégal et patchwork, là où on a affaire à un
ensemble très complet, très riche, rempli de merveilles qui écrasent
les autres albums. Cette mécompréhension s'explique sans doute par le
fait que ceux qui ont aimé seulement le côté électro de Radiohead
s'y retrouvent mal, étant donné les accents rock de bon nombre de
morceaux. Ceux qui en sont restés à "Pablo Honey" et "The Bends" ne
comprennent plus rien, car les hardiesses de cet album valent bien
celles de "Kid A" et "Amnesiac". Seuls ceux qui découvrent le groupe à ce
moment-là, et sans doute ceux qui ont adoré "OK Computer",
apprécient cet album à sa juste valeur, car il est aussi varié, et
d'une puissance inégalée dans les albums précédents. Pour ma part, je
considère qu'il est une parfaite synthèse de la démarche du groupe et
réunit au plus haut point les qualités qu'il a acquises. Ce disque est
une somme, et la meilleure preuve en est qu'il ne reproduira plus une
telle réussite ensuite... Je ne vais pas détailler les morceaux comme
je suis tenté de le faire, mais pour croire que cet album est constitué
de fonds de tiroir ou de choses dépareillées, il faut être sourd. On y
trouve des morceaux dans la lignée électro, comme Sit down. stand up. qui monte doucement vers une fin frénétique, Backdrifts, The Gloaming ; mais aussi de très belles ballades comme Sail to the moon, I will, A punchup at a wedding, Scatterbrain ; et enfin des merveilles pop/rock qui sont des chefs-d'œuvre comme 2+2=5, Where I end and you begin (un bijou), There there (tube absolument parfait où tout est à son exacte place), Myxomatosis
(sons de synthés à pleurer, une merveille)... Et pas un seul morceau
mauvais sur un album d'une heure ! Je passe sur la qualité du
travail de production, sur les bidouillages géniaux de Greenwood dont
les synthés ajoutent juste ce qu'il faut d'émotion et de beauté
aux arrangements... Un disque dont les critiques n'ont sans doute pas
encore mesuré l'importance. Un des grands sommets de la musique pop/rock.
Ça
n'est sans doute pas un hasard si
Radiohead mettra 4 ans avant de sortir l'album suivant, ayant eu
beaucoup de mal à travailler à nouveau ensemble. Difficile de se
renouveler après "Hail to the thief", d'autant que Yorke et Greenwood
ont exprimé leur difficulté à relancer la machine. Tous les
deux font d'ailleurs entre temps des expériences solo (bon album de
Thom Yorke
intitulé The eraser, voir plus loin). - In rainbows (2007) :
qui rencontre un large public. Pas étonnant, car il est beaucoup
plus accessible, mais tellement moins fort que le précédent. D'abord, la
voix de Yorke semble légèrement voilée et lisse sur certains morceaux, d'une
texture moins riche... Ensuite et surtout, la musique est globalement
assez plate. Les critiques favorables disent que c'est
l'album de la maturité, d'un certain calme enfin trouvé... Qu'est-ce
que ça peut vouloir dire pour un créateur, d'être calme, sinon être
mort en tant qu'artiste ? En tout cas en musique rock...
Cet album qui a eu tant de mal à naître reste du Radiohead et
s'écoute avec un vrai plaisir, mais la force créatrice semble tarie,
car là où le groupe a toujours apporté du neuf, In rainbows
ne fait que reprendre, copier, imiter avec succès, mais ne crée plus,
ne va pas dans une nouvelle direction. Peut-être n'y a-t-il plus là que
le savoir-faire du groupe, bon de toutes façons... Il y a même de
mauvais morceaux, comme Reckoner,
noyé dans le sirop d'une reverb envahissante et une mélodie
passablement vulgaire. D'autres sont seulement agréables mais moyens,
comme All I need, House of cards,
morceaux un peu poussifs manquant de caractère. D'autres encore
sont d'assez jolies ballades à l'eau de rose typiquement faites pour la
voix de Yorke, comme Nude (belle mais rendue sirupeuse par les chœurs disneyens de la fin), Faust,
tellement typique de Radiohead qu'on a bizarrement l'impression de l'avoir déjà entendue... Les meilleurs
morceaux, qui se situent entre "OK Computer" et "Hail to the thief",
sont 15 step, Body snatchers (le meilleur morceau de l'album), Weird fishes arpeggi et Jigsaw falling into place. Reste un seul morceau de couleur électro, et peut-être le plus émouvant : Videotape.
- The King of Limbs
(2011) : il confirme mon analyse et l'impression que le groupe
n'a plus l'énergie créatrice qui le caractérisa de "OK Computer" à
"Hail to the thief". Moins facile que "In Rainbows", moins
séduisant, il descend encore d'un cran, tout en lorgnant vers "Kid A" et
"Amnesiac" par son caractère plus expérimental sur les premiers titres. Plutôt plaisant, notamment par le côté électro, l'ambiance générale intime et en
demi-teintes, il souffre d'une certaine
platitude, de mollesse, d'un manque évident de force, et surtout de la perte du génie
mélodique qui a fait les grands morceaux de Radiohead. Aucun titre n'atteint les grands moments évoqués
plus haut, n'apporte de l'inattendu ou de l'"inentendu", et l'ensemble est un peu faible, paresseux, pas inventif. La voix de Tom Yorke est devenue plus lisse, plus détachée, moins vivante, moins urgente, avec
quelque chose de douceâtre et maniéré, et même d'irritant. Il n'empêche que,
produit d'un groupe à part, original, le disque peut
s'écouter en entier avec un certain plaisir (faut dire qu'il ne dure que 38 minutes
pour 8 titres), et que le ton en est unique. Bloom,
à la rythmique électro froide et implacable, où la voix plane, tandis
que la basse chante au-dessous, peut-être le meilleur morceau du
disque, peut-être aussi le plus fouillé, avec un beau travail sur la
voix, et une envolée synthétique réussie, Mr Magpie, plutôt facile et attendu, Little by little, morceau assez dense, mais à la manière de "In Rainbows", Feral, le plus sèchement électro, et un des plus convaincants, Lotus Flower,
le "single" assez entraînant, avec quelques arrangements séduisants,
mais assez racoleur : tous ces morceaux ont ce petit côté doucement
"barré" qui sauve le disque de l'ennui, tandis que Give up the ghost et Separator
sont d'assez jolies ballades consensuelles un peu plates, un peu trop
sages et manquant d'originalité, sans doute les moins bons morceaux de
l'album. Codex, avec un côté sombre et des arrangements émouvants, est le morceau le plus touchant... En général, quand un
groupe n'a plus rien à dire, il se sépare. Radiohead continue, ombre de
ce qu'il fut, ayant bien du mal à sortir 40 minutes de musique molle en plus
de 3 ans...
Pour ce qui
est des DVD, ça serait presque désespérant : le groupe se fait
filmer partout, et on trouve sur le net beaucoup de concerts faits
pour des télévisions, et donc par des équipes professionnelles,
mais, à ce jour, seul un concert est sorti officiellement en DVD,
d'avant "OK Computer" ! On se demande pourquoi les dizaines
d'heures existantes ne sont pas publiées... Mais heureusement, un
groupe de fans bénévoles a obtenu l'autorisation de filmer, par des
moyens amateurs (80 petites caméras), le concert de Prague du 23
août 2009, ce qui a permis de faire un montage correct, auquel a été
ajouté pour le son le mixage donné par le groupe lui-même... Le
résultat est un DVD de bonne qualité à télécharger gratuitement,
en divers formats, sur le site de l'initiateur du projet :
http://radiohead-prague.nataly.fr/Main.html Un
deuxième DVD est disponible sur le net, enregistré le 24 janvier 2010
à Los Angeles, publié aussi par des amateurs, avec l'accord du groupe,
mais cette fois pour récolter de l'argent et venir en aide aux
sinistrés du tremblement de terre d'Haïti. Il est aussi très
satisfaisant, et est disponible en plusieurs formats, en échange d'un
don ou gratuitement, là :
http://inez4bears.blogspot.com/2010/12/radiohead-for-haiti-multi-cam-dvd.html
En
parallèle de Radiohead, certains des musiciens ont fait des albums
solo, après "Hail to the hief", sans doute parce que le groupe était au
bout de son histoire... Seul l'un d'eux mérite vraiment l'attention, et
on ne sera guère étonné de constater que c'est celui de Thom Yorke : - The Eraser
(2006) : d'orientation électro, ses rythmiques sont essentiellement
synthétiques et programmées, et l'ensemble est le produit du travail
de Yorke et du producteur attitré de Radiohead, Nigel Godrich.
Jonny Greenwood fait quelques apparitions. Dans ce disque plutôt froid, intimiste, tout
n'est pas du même intérêt, mais il y règne une atmosphère assez
originale. Sur les 9 morceaux, il faut surtout retenir quelques bijoux
comme le deuxième, Analyse,
dont le très joli et touchant thème mélodique est rehaussé par des
arrangements aux couleurs mélancoliques très réussies, avec notamment
piano et sons de synthés délicats. Le petit chef-d'œuvre du
disque. The clock est lui aussi un bon morceau, à la rythmique électro rapide comportant quelques sons de bouche. Skip divided est minimaliste et assez barré pour produire une ambiance malsaine, contenant quelques bruits étranges. Atoms for peace est nettement moins bon, mais a le charme du dépouillement. And it rained all night
est le deuxième excellent morceau de l'album, plus tendu que les
précédents, où la voix de Yorke est intense, et le ton global est
triste et sombre. Harrowdown hill
est moins bon, mais a lui aussi une certaine tension, tant dans la voix
que dans les arrangements, entre la guitare et les nappes de synthé
tristes. Cymbal rush,
le dernier morceau, est le troisième excellent morceau, doux, triste,
synthétique, là encore avec beaucxoup de sons électroniques émouvants.
Les seuls morceaux qui ne me semblent pas convaincants sont le premier,
The eraser, à la rythmique et aux intonations un peu vulgaires, et Black swan,
le quatrième, que je trouve banal, moins émouvant que le reste du
disque. Tout ça nous fait un album court, mais unique en son genre, et
tout à fait recommandable...
BJÖRK
(1993-en activité)
Tout le monde connaît, bien sûr, mais tout le
monde ne sait pas forcément quelle artiste exceptionnelle est cette
petite bonne femme islandaise. Elle a un type de voix
qui provoque soit l'adoration, soit la détestation, mais rarement
l'indifférence : d'un registre large et assez rare, elle est capable de
force et de violence, mais aussi d'accents enfantins ou
encore d'intonations organiques très féminines, avec des effets de
gorge que l'on peut juger impudiques car très intimes. Ces derniers
caractères sont souvent la cause de l'irritation qu'elle produit. Elle
est en tout cas une chanteuse puissante, épidermique, totalement
engagée dans sa musique, très généreuse sur scène, et qui n'a
cessé, depuis le début de sa carrière soliste, de chercher de nouvelles
directions d'un disque à l'autre. D'ailleurs, entre 1993 et 2012, elle n'a fait que 7 albums, si on
excepte la musique du film où elle a le rôle principal "Dancer in the
dark" (2000), de Lars von Trier, et celle de "Drawing Restraint 9"
(2005), film expérimental très esthétisant de son compagnon plasticien
Matthew Barney. C'est pourquoi, pour en parler, il faut suivre sa
discographie, car il y a des réussites dans tous ses albums,
même s'ils sont inégaux, l'un de ses talents étant de savoir
s'entourer de ceux qui vont enrichir son inspiration :
- Debut
(1993) : album varié, au style pas affirmé, sans unité, mais plein
de tubes qui ont remporté de gros succès, sans pour autant être les
meilleurs de l'album. On y trouve des musiques plutôt "dance" à
orientation commerciale, comme Crying, Big time sensuality, Violently happy, bien fichus, efficaces, mais racoleurs. Pas de quoi en faire l'artiste qu'elle deviendra par la suite. Human Behaviour est déjà plus original par sa rythmique, son atmosphère, de même que les ballades Venus as a boy, Aeroplane, Come to me, empreintes d'exotisme. Like someone et The anchor song
changent complètement de teneur, puisque ni l'une ni l'autre n'ont de
section rythmique, l'une n'accompagnant la voix de Björk qu'avec une
harpe, le bruit des vagues et des cordes discrètes, l'autre qu'avec des
saxophones. Enfin, le dernier morceau, Play dead,
apporte un souffle épique et une tension tragique avec force cordes et
cuivres, sorte de morceau dansant mais puissant où Björk pousse sa voix
le plus loin possible. Bien que le plus vendu et le plus commercial, ça
n'est pas son meilleur album. - Post (1995) : album déjà plus "dur", où il n'y a plus que deux morceaux vraiment orientés "dance", Isobel et I miss you, mais très bons, indépendamment de leur caractère commercial. Hyperballad a aussi un rythme disco assez basique, mais qui ne se fait entendre que sur la deuxième moitié du morceau enrichi de cordes. Army of me, The modern things, Enjoy
sont aussi des morceaux dansants, mais nettement moins confortables,
cherchant quelque chose de plus dur, de plus âpre et moins sucré. Ce
sont au demeurant des très bons morceaux. Et dans cet album, il y a
aussi des morceaux dont l'atmosphère originale intrigue, montrant
clairement que Björk cherche autre chose, loin du commerce : Possibly maybe, Cover me et Headphones,
où elle joue avec les dissonances, où la voix se démultiplie, où
la musique se fait plus minimale et intime, laissant entrevoir un
univers qui n'apparaîtra que plus tard... Moins accrocheur que le
précédent, Post propose pourtant une musique plus intéressante avec quelques bijoux.
- Homogenic
(1997) : gros changement avec ce disque bien plus abouti que les
précédents, et avec lequel Björk entre dans la cour des grands, grâce à
la qualité des arrangements et à sa couleur bien plus électro, ainsi
qu'à une utilisation plus riche de sa voix. La richesse des sonorités
synthétiques est due à Mark Bell, musicien électro, qui apporte ici une
influence décisive... L'utilisation des cordes est aussi déterminante.
A peu près tous les morceaux sont bons, le plus banal étant Alarm call, renouant avec un côté "dance" peu intéressant. En revanche, il y a là une suite de chefs-d'œuvre comme Hunter, Joga, Unravel, Bachelorette, les 4 premiers morceaux du disque, riches, forts, originaux, et plutôt noirs ! Comment ne pas être sous le charme ? All neon like et 5 years sont plus dépouillés et moins prenants, car plus pauvres. Immature, basé presque uniquement sur la voix de Björk, est un assez beau morceau, et contraste avec Pluto,
seul morceau de l'album ayant une couleur industrielle marquée, et
d'ailleurs hypnotisante, avec la voix distordue. Le dernier morceau de
l'album, All is full of love,
est une espèce d'enchantement sonore synthétique, planant, où
résonne la voix de Björk comme un écho. L'un des deux plus
beaux disques de Björk, avec le suivant (si on considère Selma songs comme une parenthèse). - Vespertine
(2001) : quatrième vrai album de Björk, il change à nouveau de
direction, et recèle sans doute quelques-uns de ses plus beaux
morceaux. La tendance électro héritée d'"Homogenic" demeure, mais de
façon plus discrète et intimiste, apparaissant surtout en programmation
des rythmiques. Björk fait appel à un chœur traditionnel de femmes
islandaises, et à une harpiste, Zeena Parkins, dont l'instrument se
fait entendre dans la plupart des morceaux. L'atmosphère de l'album est
beaucoup plus douce, presque organique, moins dramatique aussi, mais
d'une grande beauté. Parmi les plus beaux morceaux, il y a Hidden place, Undo, magnifique chanson renforcée par un orchestre et des chœurs sublimes, Pagan pœtry,
un chef-d'œuvre absolu, la plus belle chanson de l'album, d'une
grande force émotionnelle, où la voix déchirante de Björk, poussée à
ses limites, fait merveille, sur fond de chœur de femmes, et accompagnée par une
harpe aux accents à la fois asiatiques et celtiques. On
y entend aussi le son clair et émouvant de la superbe boîte à musique
que Björk s'est fait construire pour l'album. Unison,
qui finit l'album, reprend un peu l'atmosphère lyrique d'"Homogenic",
avec des envolées de violons et de la voix de Björk, un très beau
morceau. Les autres morceaux de l'album sont moins marquants mais sont
tous agréables.
- Medulla
(2004) : on passe encore à autre chose. Les instruments sont presque
remplacés par des voix ! Bien sûr, des traitements leur sont appliqués,
mais le matériau de ce disque est presque exclusivement vocal. Inutile
de dire que ça a dérouté les fans, et que ce disque n'est pas le plus
gros succès de Björk, qui aime décidément prendre quelques risques...
Pourtant, c'est non seulement intéressant comme démarche, mais c'est
aussi créatif et vaut quelques très belles chansons, même si
on est évidemment loin de la richesse des albums précédents.
Pour éviter la monotonie, Björk s'entoure du Icelandic Choir qu'elle
avait utilisé dans "Vespertine", mais aussi de plusieurs chanteurs
spécialisés dans le "human beat box", comme Rahzel, Schlomo, Dokaka, ou
dans les sons organiques impudiques et rauques, cris, souffles et râles
divers comme Tagaq (Ancestors, morceau à la limite de l'écoutable pour le commun des mortels, Mouth cradle et Medulla). Elle invite aussi le chanteur Robert Wyatt, dont la voix peut être entendue en chœur dans le magnifique Submarine, ou samplée dans Oceania...
L'ambiance générale est étrange, plutôt dépouillée, mais fait entrer
dans un univers agréable et original. Les meilleurs morceaux sont Where is the line with you,
où les percussions vocales produisent une rythmique
forte et prenante, tandis que les chœurs épaississent et amplifient la
texture sonore, comme le feraient des instruments ; Who is it, morceau mélodiquement plus ordinaire, Submarine déjà cité, Desired constellation, l'ensemble du disque s'écoutant très bien dans la continuité.
- Drawing restraint 9
(2005) : disque à part, ensemble de morceaux acoustiques composés pour le film
expérimental du même nom, fait par le compagnon de Björk, le plasticien
Matthew Barney, où tous les deux apparaissent dans des costumes
excentriques, embarqués à bord d'un baleinier japonais pendant la
saison de pêche, autour d'une histoire de statuette en vaseline... Les
plages sont donc inégales, alternant chants et morceaux instrumentaux,
certains avec des voix et instruments japonais traditionnels, dont les sonorités heurtent les oreilles non averties, d'autres
dissonants et inconfortables, par leur dépouillement, leur manque de
séduction voulu, l'ensemble produisant une atmosphère exotique étrange, malsaine,
conforme au film, rebutante pour bon nombre d'admirateurs de Björk,
déroutés par ce côté "art contemporain". Pourtant, et
c'est pour ça que j'en parle, le disque contient quelques beaux
morceaux. Gratitude,
le premier de l'album, chanté par la voix triste et touchante de Bonnie
Prince Billy, c'est-à-dire Will Oldham, est une jolie chanson pleine de
charme accompagnée par une harpe, les carillons que Björk a découverts
dans "Vespertine", et un naïf chœur d'enfants. On retrouve tous ces
sons carillonnants gracieux, additionnés de quelques percussions et
cordes pincées, dans l'instrumental Ambergris march. Bath
est chanté par Björk, presque a cappella, dont la voix se dédouble en
des lignes peu mélodiques, troublantes, à peine accompagnée de quelques
discrètes notes de harpe. Mais le meilleur morceau du disque est Storm,
chanson puissante mais lente, sombre, inquiétante, très tendue, sur des
bruits de tempête, avec les accents déchirants de la voix de Björk. Un
beau morceau tragique et obsédant. Enfin, on peut citer Cetacea, chanson douce accompagnée de carillons délicats...
- Volta
(2007) : un nouveau virage, mais, cette fois, l'artiste islandaise
semble commencer à se répéter et à piétiner. En effet, non seulement
pas un seul morceau n'a la force des chefs-d'œuvre rencontrés dans
les disques précédents, malgré l'apport de couleurs instrumentales
nouvelles, comme une section de cuivres, quelques
instruments traditionnels asiatiques et africains, mais Björk semble avoir complètement perdu son sens mélodique, car aucun air de l'album ne prend. Deux chansons sont des duos agréables avec Antony Hegarty, la belle voix androgyne d'Antony and the Johnsons, mais ça ne décolle pas.
Elle dit avoir fait ce disque pour se divertir des précédents, mais
c'est un disque mineur, à peu près sans intérêt, tout à fait dispensable et vite oublié.
- Biophilia(2011)
: Björk est de retour, et reprend son parcours introspectif d'artiste
en quête d'elle-même,
allant une fois de plus où on ne l'attend pas, et c'est assez réussi.
Dépouillé, épuré, c'est un disque intime qui met mal à l'aise ceux qui
n'ont aimé ni "Medulla" ni la musique du film "Drawing Restraint 9",
par quelques harmonies inconfortables, par l'accompagnement
instrumental minimal, par des sonorités simples et souvent acoustiques,
par l'absence d'effets racoleurs, et par le refus des séductions de
rythmiques dansantes qu'on entendait dans ses premiers disques : Björk
tourne le dos au grand public et à la musique de boîte. Et
c'est tant mieux. Pas de morceau qui scotche, qui subjugue, mais un
univers original, plutôt doux, où l'on ne trouve guère de morceaux bien
carrés comme les tubes auxquels Björk nous a habitués, et une
instrumentation inhabituelle, aux timbres recherchés et souvent
organiques, plutôt acoustiques. Parmi les possibles "tubes", il y a Crystalline,
au refrain accrocheur typique de Björk, à la rythmique électronique et
aux sons carillonnants, un peu facile, mais qu'elle a le bon goût de
dynamiter à la fin par un emportement électro particulièrement violent.
Virus
est encore plus susceptible de plaire aisément, par sa douce mélodie de
berceuse, par la présence de clochettes diverses, et de l'instrument
percussif à la mode, le hang, aux timbres bronzés très doux. On peut
trouver ça un peu mièvre, mais c'est joli. Cosmogony,
avec ses cuivres soyeux et son refrain plutôt consensuel, est à mon
sens moins intéressante, peut-être la chanson la plus plate de l'album.
On peut encore classer parmi les morceaux faciles d'accès Sacrifice,
au thème séduisant, où l'on entend un des instruments inventés et
fabriqués pour Björk (démarche entamée avec la boîte à musique de
"Pagan Pœtry" dans "Vespertine"), qui sonne comme des cloches graves
et résonnant peu... Moon, au début du disque, apporte la grâce de la harpe à un chant globalement doux, intime et accessible. Un joli morceau. Thunderbolt
est beaucoup moins confortable aux oreilles peu ouvertes de ceux qui
sont restés à "Violently happy", car la voix soliste et les chœurs
sont accompagnés par un son de synthétiseur simple, dépouillé, au
timbre gras et assez fascinant, jouant des lignes mélodiques
déroutantes, produisant une ambiance atypique. Un des meilleurs
morceaux du disque. Les autres chansons se rapprochent de l'atmophère
de "Drawing restraint 9", et découragent plus d'un auditeur. En effet, Dark matter, avec ses lignes vocales non mélodieuses et son orgue dissonant, Hollow, avec l'omniprésence d'un orgue à tuyaux jouant un accompagnement atonal, Solstice, où la voix de Björk n'est épaulée que par une harpe aux couleurs orientales, Mutual core,
où l'on entend à nouveau l'orgue, mais avec des ruptures électro très
rythmées, ont fait bien des déçus... Mais ce sont de bons morceaux au
charme très particulier, qui contribuent à la diversité et la richesse
de ce disque. La version Deluxe de l'album propose 3 plages
supplémentaires, dont 2 ne sont que des versions alternatives, très peu
différentes, de "Hollow" et "Dark matter", mais la troisième plage vaut
à elle seule l'investissement, car Nattura
est un morceau inédit et très bon, sorte de déferlement de percussions
ponctué par la voix urgente de Björk. Un morceau violent et assez fou.
Bref, un disque à part, pas très commercial, intimiste, et vraiment
recommandable.
Artiste complète (et un tantinet allumée), Björk soigne énormément ses
clips, quitte à opérer sur elle-même des transformations pas très
séduisantes, cédant parfois à un certain exhibitionnisme ("Pagan pœtry", "Cocoon"), ses
concerts, ses costumes qui portent la marque de son
excentricité... Pour apprécier au mieux son univers, sa personnalité
touchante et sa générosité, vous pouvez aller sur son site officiel,
riche en photos étonnantes, mais rien de tel que les DVD de ses
concerts. Et, pour l'heure, le meilleur reste Live at the royal opera house
de Londres (c'est-à-dire Covent Garden), pendant la tournée de
Vespertine, concert magnifique, où non seulement est joué l'album en
question, mais où sont repris, bien sûr, les tubes des albums
précédents. Zeena Parkins accompagne tous les morceaux à la harpe ou au
célesta, le duo Matmos fait les arrangements électro, le chœur
islandais accompagne toutes les chansons, ainsi qu'un orchestre
symphonique, et on peut même y voir la boîte à musique citée plus
haut. Tout est somptueux. Un très beau DVD de concert, une véritable
artiste.
GODSPEED YOU ! BLACK EMPEROR (1994-2002)
Classé dans le post-rock mais complètement atypique, Godspeed You
! Black Emperor était un groupe canadien, de Montréal, et faisait de la musique
strictement instrumentale, en de longues plages répétitives composées
de vagues ascendantes et descendantes, tant en rythme qu'en volume
sonore, en lentes progressions hypnotiques, de forte intensité
tragique, constituant une musique parfois assez lourde, plutôt monotone,
mais aussi des morceaux d'une puissance morbide et dépressive rare qui régalent de leur profonde tristesse désespérée... C'est
une musique basée sur des phrases mélodiques simples taillées dans une
pâte sonore épaisse où se mêlent de manière souvent indistincte jusqu'à
plus d'une dizaine d'instruments, guitares, basse, batterie, bien sûr,
mais aussi cordes (violons, violoncelle et contrebasse), et parfois des instruments à vent. Les disques
sont inégaux, mais on peut retenir essentiellement deux d'entre eux :
- f#a#∞
(1997) : premier album sur CD, trois morceaux, entre 16 et 22 minutes
(plus un morceau caché), qui ressemblent plus à des rêveries, à des paysages mentaux qu'à
des morceaux, enchaînant des phases souvent lentes, avec des ruptures,
quelques rares montées intenses, et des voix parlées enregistrées à la
radio ou ailleurs, le tout baignant l'auditeur dans une tristesse
souvent assez calme et froide. Album plus posé que les autres, il a une
atmosphère onirique originale et un climat morbide fascinant.
- Lift Your Skinny Fists Like Antennas To Heaven
(2000) : l'album le plus connu du groupe, composé de
seulement 4 plages entre 19 et 23 minutes, réparties sur 2 CD. C'est là
particulièrement que l'on trouve ces lents, longs et douloureux
crescendo désespérés et comme une sorte de testament du groupe, ou au
moins la culmination de sa musique, dans les morceaux 2 et 3 (Static et Sleep), dont les plus beaux passages prennent vraiment les tripes. Les deux autres morceaux (Storm et Antennas to Heaven) ne sont pas sans lourdeur, et ne fonctionnent pas aussi bien...
Les autres albums, Slow Riot for New Zerø Kanada (1999) et Yanqui U.X.O
(2002), bien que globalement corrects, sont
plutôt dans la lignée des deux morceaux les moins bons de "Lift your
Skinny Fists"..., car une certaine lourdeur et une forme de monotonie ne
leur permettent pas d'atteindre les moments d'émotion des meilleurs
titres du groupe.
ARCHIVE (1996-en activité)
Quoi,
que fait ce groupe factice dans cette rubrique, parmi les plus
grands ? Que les gens de goût se rassurent, c'est
en effet un groupe surfait qui figure ici seulement, en gros, pour deux
morceaux, et pas pour l'ensemble de son "œuvre", sa musique oscillant
entre le très
mauvais et le quasi sublime, et ne manifestant pas l'urgence d'artistes
sincères. Ces gens ne sont sans doute que des faiseurs... Disons les
choses plus clairement : après une première période trip-hop
(1996-1999), la plus grande partie des morceaux d'Archive est
constituée de chansons plutôt mièvres, voire carrément "guimauve",
petite pop britannique médiocre, mais en général bien arrangée, avec un
certain travail sur le son et l'instrumentation. A géométrie variable,
et changeant au fil des départs, le groupe a vu passer plusieurs
chanteurs et chanteuses. Ces dernières sont à peu près toujours
calamiteuses, des petites voix blanches, sucrées, et se voient confier
en général les titres les plus creux, tandis que les voix d'hommes
prennent des intonations plus faites pour émouvoir les midinettes que
pour satisfaire un besoin profond d'expression... On peut aussi lui
reprocher une dérive "vintage", s'inspirant un peu trop, sur certains
titres, du Pink Floyd des années 60, et d'un psychédélisme douceâtre...
Seulement voilà, à côté de cette variétoche gentille agrémentée de
couleurs électro plus ou moins intéressantes, le groupe a aussi fait
quelques rares morceaux qui décollent complètement, contrastant d'une
façon violente avec ce que je viens de décrire, notamment, semble-t-il,
sous l'impulsion de Craig Walker, chanteur de 2001 à 2004, qui aura
permis, le temps d'un album inégal, de donner au groupe un peu de grandeur :- You all seem the same to me (2002) : ce disque, à côté de chansons de peu d'intérêt, propose 2 plages d'un quart d'heure absolument irrésistibles : Again et Finding it so hard.
Il faut reconnaître que l'influence de Pink Floyd est assez
évidente sur le premier, le deuxième ayant une scansion plus électro, que ça
fonctionne sur des recettes faciles basées sur des cellules rythmiques
et mélodiques répétitives sombres et tristes qui poussent à la transe,
avec une montée paroxystique de la tension... Quand on sait faire ça,
c'est gagnant à tous les coups... Mais justement, il n'y a apparemment
qu'Archive qui ait su le faire dans les années 2000, et il est impossible d'écouter ces deux
morceaux sans être complètement emporté, hypnotisé par la puissance qui
s'en dégage, par la force tragique et obsédante qui s'installe peu à
peu. Ça n'innove certes pas, et beaucoup de critiques leur reprochent
le côté "ersatz" de rock progressif, mais c'est être sourd que de ne
pas entendre la réussite évidente du mélange. Bref, ce sont seulement
ces deux morceaux qui valent au groupe d'être dans cette rubrique,
auxquels il faut ajouter Numb
(à peine 6 minutes), morceau moins bon mais très efficace, hyper
répétitif, plus électro, visant lui aussi un effet de transe chez
l'auditeur... D'ailleurs, pour convaincre les plus récalcitrants :
imaginez que ces morceaux aient été faits au début des années 70, et
vous devrez bien admettre qu'on vouerait un culte aux auteurs de ces
morceaux avec la même ferveur qu'à Pink Floyd, King Crimson etc. Et le
décalage temporel ne fait rien à l'affaire... A cela on peut encore ajouter un titre paru initialement sur l'EP Absurd la même année, Junkie Shuffle, qui commence comme une chanson un peu gentille, continue par une ligne mélodique un peu mièvre
au synthé, mais dévie rapidement, vers 3'30", avec l'arrivée de la
rythmique guitare/basse/batterie, vers un nouveau morceau de transe
électro jubilatoire, le tout s'étalant sur 10 minutes. Enfin,
pour faire le tour de la question, on peut encore évoquer Lights,
dans l'album du même nom (2006), qui propose, au cours de ses 18
minutes, un peu la même chose qu'"Again", mais en plus doux, plus
sentimental, plus plat, avec un moins bon chanteur, à mon sens beaucoup moins inspiré, qui sent franchement le
réchauffé... C'est clairement
un plagiat, mais ça s'écoute... On
peut encore citer quelques morceaux assez réussis comme Noise
ou la deuxième moitié de Waste
(la première moitié est platement mièvre), dans l'album Noise
(2004),
Dangervisit,
dans Controlling
Crowds
(2009), et encore Pills, dans l'album Controlling Crowds Part IV,
une chanson de 4 minutes assez envoûtante, répétitive et obstinée, pas
très bien mise en valeur dans la version studio, mais prenant toute son
ampleur en public, où sa durée est doublée...
EKOVA
(1998-2001)
Un autre caprice "word music" après Mari Boine, ce groupe
malheureusement éclair qui, en deux albums, a produit une musique
vivante, unique, riche d'influences diverses, originale, sincère et
chaude, contrairement à pas mal de groupes célèbres qui affadissent les
musiques traditionnelles dont ils s'inspirent pour en faire
des trucs grandiloquents et aseptisés. Les trois musiciens d'Ekova
sont Dierdre Dubois, chanteuse américaine à la voix chaude et profonde, Arach Khalatbar, percussionniste et clarinettiste iranien, Mehdi Haddab,
joueur de oud (luth arabe) algérien, formant un groupe hybride des plus
réussis, et qui a atteint en un si petit lapse de temps la dimension
créatrice d'un grand groupe. J'oubliais de signaler les arrangements
électroniques de l'ensemble, surtout dans le deuxième album.
C'est très rythmé, dansant, ça pulse et c'est souvent beau : - Heaven dust
(1998) : les airs vont des influences d'Afrique du nord à la musique
celtique, jouée par beaucoup d'instruments traditionnels de diverses
provenances. Certains morceaux sont riches en couleurs sonores,
d'autres sont plus "roots", plus primitifs, et les arrangements électro
restent sages et discrets. Avec la voix généreuse de la chanteuse, les
morceaux sont souvent puissants, et les plus beaux sont sans doute Todosim, Sister, In my prime, Helas and reason (sublime), et Venus and one... Rien qu'avec ce disque, Ekova s'imposait comme un groupe fort et original. - Space lullabies and other fantasmagore
(2001) : l'influence de la musique maghrébine est moins forte, le son
s'enrichit d'autres couleurs plus variées, et les arrangements électro,
beaucoup plus présents, donnent à la musique du groupe un caractère
plus foisonnant, et nettement plus puissant ! Album magnifique,
entraînant, hypnotisant, de la pleine maturité, trois ans après le
premier, qui place le groupe à un niveau exceptionnel, bien
au-dessus de la plupart des disques classés dans le genre "musiques du
monde". Les morceaux sont souvent tendus, forts, même si certains sont
simplement joyeux, comme Steel bird ou Siip Siie... Attention particulière à porter aux morceaux suivants : How sweet mal, à la rythmique électro enivrante, Son sourrit pale, The storm (particulièrement puissant) et Cruel sister,
une chanson anglaise traditionnelle, ici étendue sur 10 minutes de
bonheur... Vraiment un disque qui compte, mais qui, le groupe ayant
disparu, restera sans doute méconnu.
A SILVER MOUNT ZION (2000-en activité)
Sans
doute pas un des grands groupes censés être présentés dans cette liste,
mais en voilà un encore plus "barré" que ceux cités jusqu'ici...
Musique neurasthénique, dépressive au possible, et forcément
émouvante... Le groupe est la suite
dérivée de Godspeed You
! Black Emperor (voir plus haut). Efrim Menuck, le
leader du groupe, Sophie Trudeau, violoniste, et Thierry Amar,
violoncelliste, issus de cette formation dominée par les flots des
guitares électriques où l'on entendait peu les cordes, ont fondé, s'adjoignant d'autres musiciens,
A silver Mount Zion, dont le nom varie d'un disque à un autre, pouvant
aller jusqu'à "A Silver Mt Zion Memorial Orchestra and Tralala Band".
Les guitares y sont beaucoup plus discrètes, au profit des violons,
violoncelles, et surtout des voix, car Menuck chante, avec un timbre
original, entre Johnny Rotten et Vic Chesnutt, c'est-à-dire déchiré,
fragile, plaintif, à la limite de la fausseté, mais très émouvant, et
les autres musiciens font les chœurs dans le même registre. Ne pas
oublier pour autant la batterie, jouée par des musiciens
occasionnels, et la contrebasse, qui
contribue à donner une couleur originale en appuyant des rythmes
nostalgiques. Ces musiciens sont aussi des militants anti-capitalistes,
dont les engagements politiques marqués animent les paroles des
chansons, les prestations scéniques, et leur mode de vie, plutôt proche
de l'anarchisme. On dirait un peu des post-hippies... Ces choix vont de
paire avec des dénonciations répétées de la société de consommation, et
un parti pris qui les fait publier leurs disques par une maison
d'édition indépendante, où ils conçoivent leurs pochettes de
disques
eux-mêmes... Ajoutons à cela un côté mystique un peu allumé pour
compléter le tableau, et vous obtenez un groupe vraiment à part,
sincère et sans concession. Mais la musique ? Elle est fascinante,
hypnotique, souvent d'une tristesse désespérée.- He Has Left Us Alone but Shafts of Light Sometimes Grace the Corner of Our Rooms...
(2000) : titre très long, pour un album de moins de 50 minutes,
essentiellement instrumental, mais à l'ambiance délicate, triste, et
globalement douce. Il n'y a que deux morceaux, ou deux séquences de
plages qui s'enchaînent, chacune comprenant 4 sous-parties... Le
premier morceau donne tout de suite le ton : quelques traits de violon,
un piano qui martèle un rythme funèbre et égrène quelques accords
nostalgiques, tandis que des voix enregistrées à la radio parlant de
paix résonnent. Et tout le disque garde cette atmosphère dépressive,
centrée sur le piano et les violons, s'obstinant à répéter des
phrases mélodiques simples et obsédantes. On pourra trouver ça morbide,
trop appuyé, mais dans ce genre, c'est une réussite... Je ne cite pas
de morceau, l'ensemble ayant une grande unité. Seule la 4ème plage,
chantée, est en retrait, car Menuck n'y a pas encore trouvé le ton qui
sera le sien par la suite. Facétie du groupe : les minutages indiqués
sont fantaisistes et ne correspondent pas aux morceaux, et la plage 6,
qui porte pourtant un titre, n'est qu'un silence de 5 secondes... - Born into Trouble as the Sparks Fly Upward
(2001) : pas indispensable, il est
globalement moins habité que le précédent, plus mou, plus lent, étiré,
même s'il en garde l'esprit (piano nostalgique et violons). Une
exception pour la première chanson où Menuck a trouvé son style et met
en évidence sa voix déchirante, sur un accompagnement lancinant,
pressant, Take These Hands and Throw Them in the River. Le moins bon disque du groupe.
- "This Is Our Punk-Rock," Thee Rusted Satellites Gather+Sing
(2003) : 3ème album, il est encore très attaché à la pâte sonore étirée
des longs passages instrumentaux, l'heure que dure le disque ne
comportant que 4 morceaux, mais le recours au chant de Menuck est cette
fois systématique (excepté dans le premier morceau), toujours douloureux, et aux couleurs des cordes
s'ajoutent sur deux morceaux les voix d'un chœur amateur, ajoutant au
côté artisanal et décalé de l'ensemble. Le premier morceau, d'un quart d'heure, Sow some lonesome corner so many flowers bloom,
enchaîne trois parties, la première faisant entendre un chœur en
canon scandant des motifs répétitifs (mais pas de paroles), pas très
passionnant mais plaisant, la deuxième, plus belle, centrée sur les
cordes étirées, puis la troisième amenant à une section plus
animée, par l'ajout de la batterie marquant un rythme soutenu. La deuxième plage d'un quart d'heure enchaîne deux morceaux, Babylon was built on fire et Stars no stars,
d'abord une chanson lente, triste, sans batterie, où domine la voix
geignarde et déchirante, qui laisse la place après 10 minutes à une
litanie lancinante, où une même phrase est répétée obstinément et
décuplée par l'ajout de voix de Menuck (re-recording), prenant une
grande intensité. American motor et Smoldered field
qui s'enchaînent pour former la troisième plage commencent par une
ballade triste à la guitare sèche, accompagnée des violons, puis
s'enrichit après 4'40" des guitares électriques et de la batterie,
laissant la place à une partie instrumentale, avant de finir sur une
phrase chantée répétée jusqu'au bout de ce morceau de 12 minutes...
Enfin, le dernier morceau de l'album, Goodbye desolate railyard,
propose le mélange le plus étrange du disque, car, s'il commence par
une ballade douce-amère plutôt banale (guitare sèche, violons, piano,
voix), il vire après 4 minutes en longs traits de violons traités par
des effets, en de grandes nappes de plusieurs minutes, proches de
grincements, sans mélodie, abstraites, informes, stridentes, de quoi
décontenancer l'auditeur. Mais ça n'est pas fini : après la huitième
minute, ces violons laissent peu à peu place aux bruits d'un train tel
qu'on les entend de l'intérieur d'un wagon, pendant deux minutes,
avant de s'estomper, eux aussi, débouchant sur une chanson douce, très
émouvante, accompagnée juste par une guitare sèche, où Menuck puis le
chœur du début de l'album répètent jusqu'à se taire une seule phrase
"every body gets a little love sometimes...", laissant la place à un
silence qui s'impose... - Pretty Little Lightning Paw
(2004) : c'est un EP d'une demi-heure, pas très bien finalisé (le son
est bâclé, manque de relief, le mixage est mauvais), mais, après un
premier morceau sans intérêt, on y trouve deux belles chansons d'une
dizaine de minutes chacune, Microphones in the Trees, jouant avec un écho ajouté à la voix de Menuck, et un chœur donnant une belle intensité émouvante, et le morceau-titre, Pretty Little Lightning Paw,
l'un des plus étranges morceaux du groupe, obstinément répétitif,
entêté, obsédant, dont la fin se mêle à d'étranges chants d'oiseaux...
Ces deux morceaux valent
largement l'achat du disque. Le
quatrième et dernier morceau, There's a river in the valley made of melting snow,
passe presque inaperçu, parce que mal arrangé et noyé dans la réverbération, et moins intense que les
deux précédents, mais il gagne beaucoup en concert. Pour ça, voir plus
bas...- Horses in the Sky
(2005) : peut-être le meilleur disque du groupe, avec le suivant. On y
trouve quelques morceaux particulièrement intenses, comme le premier, God Bless Our Dead Marines (11'30"),
dont le ton est donné dès le début par la contrebasse (puis violons,
guitares, chant éraillé), très vite épaissi par des coups lourds et
sourds de percussions intenses, pour devenir lancinant. Après une
rupture à 3'30", une autre mélodie arrangée avec les mêmes couleurs, la
même batterie, repart avec la même force, et monte ainsi jusqu'à 8', où
une nouvelle rupture amène des chœurs en canon, presque a cappella,
juste soutenus par un piano et une grosse caisse, le tout
particulièrement intense, prenant, un des meilleurs morceaux du groupe,
qui rend très bien en concert. Mountains of steam
(9 minutes), lui aussi l'un des plus beaux morceaux du groupe, très
intense malgré l'absence de batterie, débute délicatement par des
pizzicati de violon et
violoncelle avant de se tendre de plus en plus jusqu'à la montée des
chœurs puis de la guitare électrique, avant de redescendre, les
guitares laissant à nouveau la place aux voix, la rythmique étant
scandée par le violoncelle. Magnifique. Horses in the sky,
titre de l'album, en est la moins bonne chanson. C'est une berceuse un
peu triste qui sent le feu de camp, teintée baba, qui gagne en force à
la fin, lorsque Menuck répète une phrase comme un chien hurle à la
lune... Teddy Roosevelt's gun's
est une autre excellente chanson de près de 10 minutes, intense,
lancinante, obsédante, répétitive, qui devient un brouhaha instrumental
après 5 minutes, s'enrichissant de coups de batterie, de sonorités
agressives et saturées des guitares, la voix aiguë, prenante, répétant
le titre jusqu'à la fin. Hang to each other
descend d'un cran, suite de phrases répétées a cappella, qui rendent
très bien en concert, mais ici peu passionnant, bien qu'agréable.
Enfin, Ring them bells (Freedom Has Come and Gone),
qui clôt l'album, est un autre joli et long morceau triste (13
minutes), avec plusieurs ruptures, mais manque un peu de relief...
- 13 Blues for Thirteen Moons
(2008) : suite logique d'"Horses in the sky", cet album a un ton plus rock,
et gagne encore en intensité. Le chant devient vraiment lancinant, les
morceaux sont plus longs que sur l'album précédent (entre 13 et 16
minutes !), plus complexes, plus composés, et d'une grande puissance
dramatique. Même si
le compteur de votre lecteur CD affiche 16 plages, donc apparemment 16
morceaux, l'album n'en contient en fait que 4 (de 13 à 16), les 12
premiers n'étant qu'un défilement du compteur, en une minute, de plages de 5 secondes,
sur un son électronique... Une facétie pour brouiller les pistes
parmi d'autres... 1000000 died to make this sound
qui ouvre l'album commence par un chœur presque a cappella répétant le
titre, s'épaississant par l'arrivée de la batterie, puis des guitares
électriques, morceau puissant, incantatoire, rythmé par le violoncelle
et la contrebasse, où les voix se font gueulantes un peu à la manière
punk (pas très mélodieuses), l'ensemble formant un assez joyeux
foutoir, très efficace en concert. 13 blues for thirteen moons
(16 minutes), qui suit, est le meilleur morceau de l'album, et un des
tout meilleurs du groupe, commençant par de grands coups de batterie
introduisant la voix criarde de Menuck, amplifiée par les chœurs et
les guitares, dans une tension puissante, désespérée, magnifique.
A 5'40", rupture brutale puis redémarrage très doux sur une autre
mélodie à la guitare sèche, puis à nouveau montée en tension et en
violence... Black waters blowed/Engine broke blues n'a pas la même force, enchaînant une première chanson où
la longue plainte chantée manque de direction mélodique, jusqu'à ce
qu'un refrain émouvant donne du relief, de la force, de la beauté après
les 5 premières minutes, appuyé par la batterie et les guitares, avant
de reperdre un peu d'intensité... Blindblindblind,
le dernier morceau, est aussi le plus léger, le plus positif, le moins
prenant, mais reste recommandable. Bref, un disque avec des tripes et
de la fièvre autant que vous en voulez, avec toujours un côté amateur
et foutraque...
- Kollaps Tradixionales
(2010) : dernier album en date, il est plutôt plus rock, plus violent
que les précédents, mais pas le meilleur, moins bien que "Horses in the
sky" et "13 Blues for Thirteen Moons", et le son est toujours aussi
médiocre. Le premier morceau, There is Light,
qui est le plus long (15'), est malheureusement aussi le plus pâteux,
le plus lourd et le plus mou du disque, notamment par des ajouts de
cuivres pas très heureux. Ça s'écoute assez bien, mais c'est trop
appuyé, maladroit, trop long malgré l'intensité dramatique. La voix de
Menuck, toujours à la limite, est cette fois fausse à plusieurs
reprises. I built myself a metal bird,
qui suit, est nettement plus court (6'), plus ramassé et plus nerveux,
mais meilleur, avec chant lancinant à plusieurs voix, violons et
guitare saturés. Efficace, violent, avec quelques ruptures de rythme,
c'est un des meilleurs du disque. Le suivant, I fed my metal bird with the wings of other metal birds, prend
son envol après plus de 3 minutes, et les voix n'apparaissent que pour
achever le morceau, lui aussi de 6 minutes. Pas mal mais pas le plus
marquant. La ballade qui suit, Kollapz tradixional (Thee olde dirty flag),
est une complainte triste assez belle... Après une deuxième ballade
très courte (1'25"), arrive sans doute le meilleur morceau du disque, Kollaps Tradixional (bury 3 dynamos),
qui démarre après une introduction d'1'40" menée par la guitare et les
violons, sur un rythme lourd et marqué, avec une ligne mélodique
prenante faisant penser à des musiques celtes. Le refrain est haletant,
lancinant, répétitif, et le morceau s'intensifie très sensiblement, par
l'arrivée d'une rythmique appuyée à la guitare, qui reste bientôt seule
pour finir, au bout de plus de 6 minutes, ce qui paraît bien court...
C'est ce morceau-là, plein d'énergie et de force, qu'on aurait aimé
voir développer plus longuement... L'album s'achève sur 'Piphany Rambler,
bon morceau de 14 minutes qui commence doucement, lent pendant les 5
premières minutes, par les sons réverbérés de la guitare et les
pizzicati des violons, et qu'une ligne mélodique émouvante intensifie,
avant une rupture qui ramène le calme, puis relance une rythmique
lente, pesante, tandis que, peu à peu, la masse sonore s'épaissit, le
rythme s'accélère, le chant devient plus lancinant, ainsi que les
violons, pour un final vraiment puissant et beau. Un album plutôt en
retrait, donc, mais recommandable pour au moins trois morceaux.
Concernant ses concerts, le groupe a une attitude conforme à ses engagements,
autorisant la publication sur le net des enregistrements amateurs, ce
qui fait que l'on en trouve une grande quantité, parfois presque aussi
bons que des enregistrements professionnels, sur un site d'archivage
exceptionnel, Internet Archive, où on peut les télécharger légalement : http://www.archive.org/search.php?query=A%20Silver%20Mt%20Zion%20AND%20collection%3Aetree
THE MARS VOLTA
(2002-en activité)
Groupe américain fortement teinté hispano,
original et complètement atypique, centré sur Omar Rodríguez-López,
guitariste, et Cedric Bixler-Zavala,
chanteur. Les musiciens qui les entourent changent plus ou moins, et
comptent un bassiste, un batteur (l'exceptionnel Jon Theodore sur les
deux premiers albums), un claviériste et souvent un
saxophoniste, dont l'instrument est toujours très bien utilisé, bien dosé, placé impeccablement. C'est
sans doute le groupe le plus représentatif de ce qu'est devenu le rock
progressif, et il est une synthèse étonnante d'une grande quantité
d'influences des années 70 et suivantes. Ces deux types, qui ne se
cachent pas d'abuser de
substances illicites (qui ont coûté la vie à un des premiers musiciens
du groupe), en tirent visiblement une énergie incroyable, passant d'un
rock violent à des plages instrumentales plus ou moins planantes, avec
de nombreuses ruptures de rythme. La musique est survitaminée, riche,
variée, la voix aiguë du chanteur allant parfaitement avec le reste. Le
niveau d'exigence du groupe semble élevé, si on en juge par la
complexité des morceaux, des atmosphères déroutantes, et l'évolution
d'un album à l'autre. Il semble mettre un point d'honneur à être
là où on ne l'attend pas, dans des morceaux changeant brutalement de
style et prenant à contre-pied l'auditeur. Les deux compères ont
manifestement une grande créativité et ne cherchent pas à plaire,
n'hésitant pas à faire des morceaux longs impassables en radio... Ce
sont en plus des gens généreux dont les albums dépassent les 70
minutes... Le son est un peu brouillon, mais riche, touffu, les
couleurs sont le plus souvent sombres, tendues, et rares sont les
morceaux qu'on pourrait trouver joyeux... Et si le chant
de Bixler-Zavala peut parfois avoir des intonations un peu
vulgaires, ou un peu mièvres, dans les passages lents comme des slows
où sa voix devient racoleuse, avec des facilités expressives, il tire par
ailleurs de sa virtuosité des effets incroyables, et une puissance
hors-normes, dans les moments les plus énervés et les plus intenses,
avec une force dramatique extrêmement rare aujourd'hui, voire tout
bonnement exceptionnelle et unique... Amateurs de musique douce et
sucrée, ce groupe n'est pas fait pour vous... - Tremulant
(2002) : seulement un EP comportant 3 titres, qui n'est qu'un point de
départ, à peu près du même style que le suivant, mais pas vraiment indispensable.
- De-Loused in the Comatorium
(2003) : album concept (tout le disque raconte une seule histoire),
c'est le premier du groupe, et tout est déjà là, oscillant entre du
rock dur, parfois un peu ordinaire dans des chansons d'intérêt moyen, et des
morceaux titanesques, où le style complexe et unique du groupe, d'une
tension extrême, ne vous lâche pas une seconde, vous secouant les
tripes avec une efficacité totale. Le début de l'album, en un court
morceau (1'35") appelé Son et lumière,
est génial : des nappes synthétiques montent peu à peu du silence,
accompagnées d'une rythmique arpégée à la guitare, sur un ton tout de
suite tendu et inquiétant, la voix filtrée apparaît et chantonne, puis,
après la deuxième phrase, des coups de batterie très puissants
claquent, et amènent sans transition le deuxième morceau, Inertiatic esp,
l'un des meilleurs de l'album, où la voix de Bixler-Zavala crie son
chant à pleine puissance... Je ne vais pas continuer à décrire la
structure du morceau, et encore moins de chaque morceau, mais, comme
la plupart des titres, celui-ci est très construit, comprend
plusieurs ruptures, change de lignes mélodiques, et Rodriguez-Lopez ne
cesse de trafiquer les sons de sa guitare, donnant à l'ensemble des
couleurs originales et fortes. Pourtant ce titre ne dure que 4 minutes.
Ensuite, Roulette dares (The haunted of) est encore meilleur, pendant 7 minutes où la monotonie est
impossible, tant le morceau est varié, changeant, riche et d'une
énergie magnifique, montrant l'une des grandes forces de ce groupe :
être tout le temps à fond, même quand il y a des passages calmes. Après
un court morceau atmosphérique, avec des sons informes et une ambiance
diffuse et plutôt inquiétante, comme il y en a souvent dans tous les
disques du groupe, et qui laissent libre cours aux triturations en
tous genres du guitariste, arrive Drunkship of lanterns,
à mon avis le meilleur titre du disque, dont la fin est d'une
puissance complètement folle et décoiffante, avec là encore des
changements de rythme, et une tension sans relâche qui vous bloque
presque la respiration... Quand on entend ça, on sait que The Mars
Volta est un très grand groupe. Eriatarka qui suit, est d'une bonne facture, mais tout de même moins fort, moins urgent. Cicatriz esp est
une sorte de plat de résistance, puisqu'il dure 12 minutes (!), passant
à nouveau par des phases très diverses, lui donnant une structure
complexe, notamment par une rupture totale, à la moitié du morceau, laissant place à
3 minutes de guitare bruitiste, comme évoqué précédemment, sans rythme,
sans batterie ni percussion, avant que ne revienne peu à peu la charge
qui achève l'ensemble frénétiquement. Le titre qui suit, This apparatus must be unearthed,
est plus banal, plus simple, mais son refrain avec voix filtrée est lui
original, et la tension propre à la musique du groupe opère à nouveau,
pour aboutir à un final percussif brutal étonnant. Televators
est une ballade un peu sirupeuse, un tantinet racoleuse, agréable mais
pas indispensable. Enfin, le dernier morceau est sans doute le moins
bon, rock assez banal, si ce n'est que, après moins de 3 minutes, un
gros break amène une nouvelle séquence atmosphérique où alternent des
passages aux ambiances diverses, avec ou sans batterie, avant de
revenir au refrain pas très inspiré de la chanson. Bref, un excellent
disque dans l'ensemble, avec quelques lourdeurs rock...
- Frances the Mute
(2005) : deuxième album, et largement aussi bon que le précédent, voire meilleur, ce
qui n'est pas un mince exploit, il est encore plus ambitieux, le groupe
enrichissant sa palette de cuivres et de cordes, sans compter d'autres
instruments additionnels, comme des percussions. Comportant une variété
de morceaux plus grande que "De-loused in the comatorium", il a une
structure bizarre, puisqu'il contient 12 plages, mais en fait
5 morceaux, le premier comptant 4 parties (mais tenant sur une
seule plage), le quatrième 4 (tenant aussi sur une seule plage), et le
dernier 5, correspondant aux plages 5 à 12 du CD (comprenne qui
pourra). Le disque est globalement moins immédiatement rock, plus
complexe, plus diversifié, pas évident d'accès, et il est chanté tantôt
en anglais, tantôt en espagnol, mêlant influences jazz et latines.
Bref, The Mars Volta ne cherche surtout pas la facilité, mais cherche,
comme les vrais créateurs. Cygnus vismund cygnus, le premier morceau, de 13 minutes, a pour sous-parties Sarcophagi, petite chanson folk nostalgique qui ouvre l'album et dont la reprise le terminera, Umbilical Syllabes, chanson rock rapide qui est le cœur du morceau, Facilis Descenus Averni,
l'excellent break où le rythme et le son démarrent doux et tendus à la
fois, et montent peu à peu tandis qu'un solo de guitare simple gagne
subtilement en intensité, puis retour de la chanson, et enfin Con safo, magnifique envolée d'arpèges de la guitare, avant le passage atmosphérique qui
introduit au morceau suivant. Difficile à décrire, cette succession
de phases variées et riches donne un morceau fleuve, puissant, avec des
passages particulièrement réussis. On remarquera l'originalité des titres qui indiquent assez le goût fantasque et volontiers ésotérique
des paroles écrites par Bixler... Après, The widow
est un morceau lent, une sorte de slow très appuyé, où la voix de
Bixler donne un peu trop dans le pathos, mais ça dure trois minutes, et
la fin de la plage est occupée par un nouveau passage atmosphérique
étrange avec sons de guitare triturée. L'via l'viaquez, chanté en espagnol et en anglais, est beaucoup plus consistant (12 minutes !)
: refrains et couplets alternent en changeant complètement de musique
et de rythme, les uns très rock et d'une violence implacable, les autres lents et mystérieux,
imprégnés de percussions latines langoureuses, sans compter les
breaks instrumentaux mettant en valeur la guitare électrique. Morceau
complètement atypique, puissant et envoûtant. Il débouche sur Miranda that ghost just isn't holy anymore, enchaînant pendant ses 13 minutes 4 sous-titres, une plage atmosphérique de 5 minutes appelée Vade Mecum, puis Pour another Icepick, la chanson proprement dite, lente et triste, Pisacis (phra-men-ma), autre passage atmosphérique étrange, pour s'achever sur une belle reprise au son lointain de Con Safo
(du premier morceau). C'est un peu trop long, et pas toujours assez
tendu, plutôt en retrait... En revanche, arrive avec la plage 5 l'une
des séquences musicales les plus délirantes, les plus intenses et
géniales qu'il m'ait été donné d'entendre. En effet, Cassandra Gemini,
qui contient donc 5 parties mais s'étale sur 8 plages de CD, est une
suite haletante et folle enchaînant pendant une grosse demi-heure (!)
des phases extrêmement variées, à tous points de vue (mélodique,
harmonique, arrangement, rythmes etc), le tout clouant l'auditeur sur
place : Tarantism, Plant a nail in the navel stream, Faminepulse, Multiple spouse wounds, et le retour de Sarcophagi... Décrire
cette succession serait ridicule. Sachez seulement que, si la chanson
elle-même, qui occupe la plage 5 et revient à la 11, est basée sur un
thème assez banalement fédérateur, en revanche, ce qui se passe entre
les deux moments est proprement inouï et comporte des passages d'une
puissance, d'une intensité, d'une sauvagerie proprement
extraordinaires, notamment les plages 6, 7 et 8 (qui forment la
partie appelée Faminepulse), soit plus d'un quart d'heure de folie. Le passage atmosphérique (Multiple spouse wounds), bien que calme et donc d'une énergie nettement moins grande,
est néanmoins très tendu et très beau, avant qu'un chaos de violence ne
vienne annoncer le retour du thème de la chanson. Enfin, quand revient
la petite mélodie à la guitare sèche du début (Sarcophagi),
et que le silence se fait, on est abasourdi, complètement secoué par
autant d'énergie, autant d'urgence. Une claque comme celle-là, très peu
de
groupes sont capables d'en donner, et seulement ceux qui ne font pas
semblant, qui se donnent à fond ! Là, The Mars Volta atteint les
sommets des plus grands et restera dans l'histoire au moins pour
cette demi-heure hallucinée et sublime, d'une puissance
exceptionnelle...
- Amputechture (2006)
: après "Frances the mute", le groupe ne pouvait pas monter plus haut,
et même ne pouvait que redescendre... Evitant le piège, le groupe fait
avec Amputechture
autre chose, de moins ambitieux certes, où on retrouve sur certains
titres l'ambiance plus ordinairement rock du premier album, mais avec
du nouveau, et une créativité toujours vivante. Si on ne retrouve
globalement plus la frénésie de "Cassandra Gemini", le
niveau reste excellent, la puissance intacte, et on peut considérer
qu'avec cet album se referme une trilogie, dans la mesure où les
suivants n'auront plus l'inspiration incroyable de ces trois disques.
Là encore, on trouve des morceaux d'une longueur déraisonnable pouvant
aller jusqu'à 16 minutes de délire très organisé et de ruptures
surprenantes. A peu près tout est bon, à commencer par le premier
titre, Vicarious atonement, chanson étrange, très lente, sans batterie, à
la tonalité inconfortable, introduite par un beau solo de guitare
entouré de triturations diverses, et où la voix de Bixler reste douce,
intime, sans qu'il y ait jamais de montée en puissance, amenant
vers Tetragrammaton,
le morceau de bravoure de l'album, qui enchaîne sur plus de 16 minutes
les ruptures rythmiques, mélodiques, instrumentales etc. A mon sens pas
le meilleur du disque, parce que les thèmes mélodiques manquent un peu
de force, et sont un peu banals, il a néanmoins une belle énergie rock,
une variété d'idées qui relancent toujours l'intérêt. Mention spéciale
pour la dernière étape du morceau, à 5 minutes de la fin, qui laisse le
rock de côté pour installer un rythme lent, pesant et intense, où la
guitare et la voix se distordent douloureusement. Vermicide,
le titre qui suit, plutôt lent, a un joli thème de couplet, mais
le refrain est trop basiquement rock pour en faire un très bon morceau.
Le break final est néanmoins beau, intense et efficace. Meccamputechture
est le tube du disque, le truc à la rythmique imparable qui vous
embarque pendant plus de 10 minutes. Même s'il s'ouvre sur des paroles
scandées par Bixler un peu à la façon d'un Freddy Mercury, cela fait
heureusement tout de suite place à un déferlement sonore où surnage un
saxophone puissant qu'on retrouve tout au long de l'album, et
s'installe alors le riff de basse hypnotique (trop discret dans le
mixage, pas assez appuyé) qui parcourt tout le morceau, tandis qu'une
ambiance lourde et statique s'imprime dans les neurones de l'auditeur,
interrompu par un refrain très efficace. Bref, même s'il est un peu
répétitif, c'est un très bon morceau obsédant, immédiatement séduisant.
Je n'en dirai pas autant du titre suivant, Asilos Magdalena,
jolie et triste chanson en espagnol accompagnée principalement à la
guitare sèche, dans un style classique. C'est joli et sensible, mais il
faut aimer ce style typique qui dépare nettement du reste de l'album.
La fin du morceau, rejointe par des triturations de guitare et de voix
filtrée, donne un relief inconfortable bien venu, intégrant mieux la
chanson au style du groupe. Ensuite, Viscera eyes
replonge instantanément dans le bain rock, par un riff de guitare
rythmique à la Led Zeppelin, du genre hyper efficace, qui remet les
pendules à l'heure. Et le morceau (de 9 minutes) est vraiment très bon,
d'une tension constante. Le break à près de 6 minutes nous lance sur
une direction complètement différente, et termine le morceau dans un
tourbillon d'énergie. Arrive alors Day of the baphomets,
qui est, à mon avis, le clou de l'album... Durant près de 12 minutes,
s'ouvrant sur un solo de basse, et enchaînant sur une furie sonore où
se mêlent saxo et cris de Bixler, il plonge tout de suite l'auditeur dans
un flot d'énergie et de violence qui l'embarque sans lui demander son
avis, comme par une attraction irrésistible. Pourtant le chant n'est
pas très fouillé ni très beau, en tout cas dans les 7 premières
minutes, mais l'ensemble est d'une puissance délirante, tant par la
force des riffs et lignes mélodiques instrumentales, que par la
vivacité des changements, les trouvailles sonores, l'urgence des
rythmes sans aucune relâche, le dialogue entre saxo et guitare, et
aussi l'intensité de la voix et de son chant dans les 4 dernières
minutes. A part ça, il se passe tellement de choses en 12 minutes,
c'est si riche en idées qu'un autre groupe étalerait sans doute ce
matériau sur tout un album. Là encore, The Mars Volta montre le niveau
de son génie créatif, son engagement artistique sans concession.
Franchement, si les préjugés, le fanatisme et le snobisme ne
gouvernaient pas notre monde, il apparaîtrait clairement à tous les
amateurs qu'on a là un groupe à la hauteur de monuments comme Led
Zeppelin... Le titre qui clôt l'album est, comme celui qui l'ouvrait,
un morceau étrange, lent, à l'ambiance mystérieuse, et dérangeant
pour des oreilles habituées aux harmonies simples et rassurantes.
D'ailleurs, l'accompagnement discret à la tanpura et au sitar en montre
l'inspiration indienne. Apparemment informe sur le plan mélodique, El ciervo vulnerado
plonge l'auditeur dans une torpeur inconfortable, embrumée, la voix
passée à l'envers en fin de morceau renforçant l'impression de
bizarrerie. Ni bon ni mauvais, c'est une curiosité sympathique qui
retombe assez fortement après la bombe de "The day of the baphomets".
Vous l'aurez compris : voilà un excellent disque, surtout dans le
désert de la musique pop/rock actuelle. Et je désespère de trouver un
groupe plus récent digne de continuer cette liste...
- The
bedlam in Goliath
(2007) : le groupe semble marquer le pas, avoir été au bout de ses
capacités, car l'album est plus basique, plus typiquement rock,
bordélique
et un peu lourd, avec des rythmes très soutenus, très rapides,
l'ensemble étant plus violent que les albums précédents, et
globalement sans lignes mélodiques qui prennent. C'est donc
moins bon, moins intéressant, mais, cela dit, le disque a
tout de même la patte et l'énergie Mars Volta, et reste quelque chose
d'un peu
hors-normes, délirant et foutraque, où on trouve quelques bons
morceaux. Le côté un peu rebutant et décevant de ce disque (quand on
aime les précédents
albums) s'estompe après plusieurs écoutes,
même s'il y a des morceaux pas loin d'être mauvais. Parmi les bons morceaux, on peut compter le premier, Aberinkula,
dans un genre "heavy metal" assez basique, mais efficace, d'autant que,
comme d'habitude, un break vient casser la banalité, animé d'un autre
rythme et réchauffé par le saxophone qui lui apporte une intensité très
forte. Le morceau qui suit, sans transition, Metatron,
en est directement le prolongement, sur le même ton, avec la même
frénésie, et une batterie basique, mais c'est plus banal, globalement
moins bon, et les changements qui animent ses 8 minutes n'apportent pas
grand chose. Morceau écoutable mais pas du tout indispensable. On peut
à peu près en dire autant pour les suivants, Ilyena, bien pulsé mais un peu racoleur, Wax Simulacra, qui plaira plus aux amateurs de heavy metal qu'à ceux du groupe. Même chose, apparemment, pour Goliath, si on en juge par sa première moitié : c'est bourré
d'énergie, et ça prend, mais c'est lourd et trop carré. Sauf que la
séquence qui démarre après le break, à peu près à la moitié du morceau,
atteint une autre dimension, avec un niveau de folie furieuse
franchement réjouissante. Tourniquet man
fait une coupure nette, car cette chanson d'à peine plus de 2'30" est
lente, triste et jolie, relevée à la fin par des triturations de la
voix qui lui ajoutent une étrangeté assez belle. Malgré ses ruptures, Cavalettas n'est pas très bon et dure trop longtemps (9 minutes). Arrive alors un troisième bon morceau, Agadez, à la rythmique et au thème prenants, avec quelques trouvailles qui font échapper ce morceau au rock de base. Askepios
est suffisamment "barré", torturé, désordonné et puissant pour être
séduisant, proposant en 5 minutes un nombre d'idées musicales
impressionnant. Ouroboros,
sans doute le tube de l'album, au refrain très fédérateur, pour ne pas
dire racoleur, est néanmoins vraiment bon, enlevé à un rythme d'enfer,
irrésistible, d'une énergie sidérante, qui ressort d'autant mieux que,
les breaks étant sans batterie, les reprises sont fulgurantes. Et
enfin, dernier bon morceau, Soothsayer,
le plus original, le plus étrange et le plus beau, parce que
d'inspiration orientale, il sonne un peu comme le "Kashmir" (Led
Zeppelin) de The Mars Volta. Rythmique hypnotique en boucle, chant
trituré dans un refrain émouvant, forte tension dramatique, couleur
sombre de l'ensemble en font un morceau fascinant. Les deux derniers
morceaux, Conjugal burns, rock épais, Candy and a currant bun, reprise de la chanson de Syd Barrett, n'ont à peu près aucun intérêt...
En 2009 est sorti Octahedron,
le plus facile d'accès de tous leurs disques, plus basé sur des
ballades et des slows (hormis 2 morceaux sur 8), avec des éléments
acoustiques comme la guitare sèche, auquel on peut reprocher d'être
"mainstream", un poil sirupeux, nettement
plus "grand public"... C'est gentiment joli, platement sentimental, et
pas très inspiré. Le groupe semble ne plus avoir grand
chose à dire, et le fait qu'il y ait 25 minutes de musique de moins que
sur les albums précédents n'est sûrement pas anodin. En tout cas, aucun
bon morceau ne lui donne un véritable intérêt, sauf, peut-être, le
dernier, Luciforms, le plus composé de l'album, et le plus proche des disques précédents.
- Noctourniquet
(2012) : retour à un disque plus musclé, plus percutant, mais pas aux
longues compositions épiques d'avant "The Bedlam in Goliath". Le format
est là encore plus carré, plus conventionnel. Le groupe n'a visiblement
pas retrouvé la force des meilleurs albums. La petite originalité de ce
disque est l'ajout modéré de synthétiseurs. 13 titres, entre 3 et 7
minutes, et dans l'ensemble pas très bons, mais on peut dégager
quelques morceaux plus forts, comme le premier The whip hand, du Mars Volta correct, Dyslexicon, Empty vessels make the loudest sound, une assez belle ballade rendue intéressante par des arrangements sales sur le refrain, The malkin jewel,
chanson narquoise à la rythmique lourdement martelée et au final
vraiment émouvant et désespéré, peut-être le meilleur morceau de
l'album, et enfin Absentia, pas très bien fichu et brouillon, mais avec une première partie avec une atmosphère pesante, et une deuxième assez jolie... Le reste, c'est soit du rock basique typique du groupe, d'ailleurs pas mauvais, soit des ballades sirupeuses. Album pas indispensable, mais plus intéressant que le précédent...
Il a par ailleurs sorti un album live (Scabdates, 2005), franchement loupé (mauvais son, fouillis, délire d'improvisations sans intérêt, voix fausse etc).
Pour ce qui est des films, débrouillez-vous avec youtube (on y trouve un Live at Lowlands 2003
de 45 minutes très bon), car, s'il existe quelques bonnes vidéos de
concert, le groupe n'en a malheureusement pas publié en DVD... The Mars
Volta, apparemment méconnu en France, est certainement un des plus
grands groupes des années 2000 et restera dans l'histoire.
OMAR RODRIGUEZ-LOPEZ (2004-en activité)
Voilà
un monsieur qui mérite bien de figurer ici, même
si ses productions sont (très) inégales, car il sort nettement du lot,
dans ces temps de sinistrose où le rock ne fait que rabâcher, et où on
attend désespérément du neuf. C'est le guitariste, compositeur,
producteur de The Mars Volta, un bourreau de travail, qui, non content
d'avoir un gros succès avec son groupe, semble vivre la musique comme
une urgence, en artiste authentique. Jugez-en : il a fait 28 albums
à son nom entre 2004 et 2012, seul, en trio, quartet, quintet, avec des
chanteuses, avec ses acolytes de The Mars Volta etc ! Certes, ils ne
dépassent guère
les 40 minutes, mais ils montrent bien la boulimie du bonhomme.
L'inspiration n'est pas toujours au rendez-vous, et il y a sans doute
peu de morceaux que l'on puisse considérer comme des chefs-d'œuvre,
mais ces disques sont parcourus de petits morceaux de génie, investis
d'un engagement sincère et fort, habités par la quête insatiable d'un
musicien qui cherche toujours, et se hasarde sur des sentiers à la fois
risqués, car peu commerciaux, souvent difficiles, et nourris
d'influences clairement identifiables, notamment le rock
latino-américain
d'un Santana, le jazz-rock d'un Zappa, et les délires du free-jazz,
donnant une sorte de free-rock fortement
ancrée dans les années 60-70. Comme les productions sont variées et
inégales, je ne vais pas les passer en revue, mais tenter d'en signaler
les plus réussies... Je précise que, malheureusement, sa démarche est
très méconnue en France, et que ses CD sont difficiles à trouver,
voire introuvables pour certains. Mais Omar Rodriguez-Lopez
a un site où toutes ses productions sont
écoutables gratuitement, et téléchargeables pour des prix raisonnables :
http://omarrodriguezlopez.bandcamp.com/
Parmi les disques les plus convaincants, il y a une veine rock fusion :
- Omar Rodriguez
(2005) : portant simplement le nom du musicien, ce qui ne facilite
vraiment pas la recherche sur internet, voilà un disque décoiffant,
entre jazz-rock, rock progressif et rock psychédélique,
particulièrement efficace, où rien n'est à jeter. C'est très années 70,
entre les improvisations zappaïennes les meilleures et le Miles Davis
de 69-72. Ça déboule à plein tube, les plages les plus impressionnantes
durant 10 et 18 minutes, avec essentiellement Adrián Terrazas-González
au saxophone, le frère Marcel Rodriguez-Lopez à la
batterie et aux claviers, et quelques apparitions occasionnelles
d'autres musiciens, le tout hypnotique, psychédélique, envoûtant. Je ne
détaille pas, car tout est du même niveau, et les titres sont en
néerlandais... Il y a juste une particularité renvoyant elle aussi aux
années 70 : le 4ème morceau, de 7 minutes, est lent et accompagné de
sitar, et le saxophone est troqué contre une clarinette basse du plus
bel effet. Atmosphère orientale garantie. Le disque est excellent et
montre qu'on peut faire en 2005 de la musique des années 70 sans être
déplacé, réussissant à donner autant de vie et de force que si cette
musique avait été créée à l'époque, sans faire réchauffé, sans faire
plat...
- The Apocalypse Inside of an Orange
(2007) : dans le même genre, on y trouve des morceaux instrumentaux
d'une inspiration proche avec des rythmiques funky et des chœurs de
saxophones, le tout enlevé, plein d'énergie, et notamment une version
alternative d'un morceau de l'album de 2005, Jacob Van Lennepkade II,
long délire de 18 minutes. Les musiciens sont à nouveau Adrián
Terrazas-González aux saxophone et clarinette basse, Marcel
Rodriguez-Lopez à la batterie, mais aussi Juan Alderete à la basse,
Money Mark aux claviers. Si on aime le genre, c'est du tout bon.
- Sepulcros de Miel
(2010) : c'est une sorte de longue composition instrumentale sans doute
plus ou moins improvisée d'une petite demi-heure, là encore très
inspirée du jazz-rock et des longues plages psychédéliques du tout
début des années 70, avec des passages planants... Les musiciens sont
Marcel Rodriguez-Lopez à la batterie et aux claviers, John Frusciante à
la guitare et Juan Alderete à la basse.
On peut encore évoquer la veine "The Mars Volta", où Omar
retrouve la plupart des musiciens du groupe, notamment le vieux
complice et chanteur Cedric Bixler-Zavala, dont la voix reconnaissable entre toutes fait l'identité du groupe :
- Se dice Bisonte, no bufalo (2007) :
- Cryptomnesia (2009)
: assez proche de la violence rock sans concession de l'album "The
Bedlam in Goliath". Tout y est pressant, urgent, et la batterie de Zach
Hill mène l'ensemble avec une force et une technique épuisantes pour
l'auditeur... L'ensemble déferle avec une grande unité, où se
distinguent à peine quelques morceaux plus efficaces que d'autres,
comme Half Kleptos,
à l'excellente rythmique menée par un riff imparable à la guitare et à
la basse, le genre de truc qui vous embarque d'emblée, et vous laise
tomber d'un coup sans prévenir au bout de 3 minutes ; Cryptomnesia, presque aussi efficace, avec des ruptures qui rappellent très fortement The Mars Volta, ou Warren Oates,
dans le genre rock tendu à l'extrême. Pas la plus grande réussite
d'Omar Rodriguez-Lopez, mais, pour qui aime le rock effréné, un bon
disque...
Enfin,
il ne faut pas rater une autre direction suivie par Rodriguez-Lopez,
une sorte d'électro "barrée", où son inspiration est la plus originale.
En 2012, il a
sorti 3 disques de forte inspiration électronica, aux atmosphères assez
morbides, où il chante avec une voix filtrée, et des arrangements
cultivant l'étrangeté, avec quelques très jolies réussites.
- Un Corazón de Nadie (2012) :
où il signe tous les postes, vrai disque solo donc, bon en totalité :
synthés intelligemment utilisés et omniprésents, atmosphères
inconfortables, invention à peu près constante, et étonnante de la part
d'un rockeur peu habitué à ces outils, d'autant qu'il réussit à en
tirer une musique originale qui distille un fort malaise. C'est sombre, morbide, malsain, maladif, délicieusement névrotique et dissonant,
froid, pesant, lourdement martelé... Une réussite.
- Saber, Querer, Osar y Callar : on retrouve à peu près le même esprit, mais en moins homogène et en moins réussi, et en moins synthétique,
moins électro, puisque certains morceaux retrouvent guitares, batterie,
basse.
- Unicorn Skeleton mask
: sans doute le plus morbide, le plus inclassable des disques de
Rodriguez-Lopez, où les bidouillages électroniques et les synthés
évoquent l'électro, mais où les instruments rock habituels font un
mélange inidentifiable. C'est en tout cas fort, malsain, névrotique,
obsessionnel, sombre, la voix de Lopez est systématiquement triturée,
et le résultat, pour peu qu'on y entre, est fascinant, et va plus loin
dans cette veine que les autres albums, "Un Corazón de Nadie" compris.
Il
y a bien encore une veine très expérimentale, bruitiste, improvisée,
mais, comme presque toujours dans ces cas-là (voir King Crimson), de
peu d'intérêt...
N'hésitez pas à me faire part de vos propres conseils dans ce domaine, car je serai ravi de découvrir de nouveaux groupes...
Si
mes avis vous intéressent, vous pouvez en retrouver sur le site Amazon,
où je laisse des commentaires, sous le pseudonyme EB : Commentaires EB
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