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MUSIQUE POP/ROCKIl s'agit de présenter quelques artistes et disques phares de la musique "populaire" des 50 dernières
années. Là aussi, ne
trouvant pas mieux, j'ordonne la liste chronologiquement... Les
commentaires sont sensiblement plus détaillés que pour la musique
classique, car les œuvres et les interprètes ne font qu'un, et sont
plus proches de nous... Précision importante
: les dates entre parenthèses à côté des noms désignent le début et la
fin de la période d'activité discographique de l'artiste ou du groupe
prise en compte, non celle de sa vie...
Je
ne commence pas avant les Beatles, parce que le rock'n'roll pur et dur ne me plaît
pas (bonne raison, non ? Voir cet article). L'inégalité dans la précision et
dans la taille des notices s'explique par les différences de
connaissance que j'ai sur les artistes considérés, et par l'importance et l'intérêt de leur production, bien sûr. Encore un détail : les titres des albums et des morceaux conseillés sont en italiques grasses, ceux des morceaux qui sont juste cités mais pas spécialement conseillés sont en italiques normales,
et les titres qui ont déjà été évoqués mais sont cités à nouveau hors de la
notice de l'album concerné, sont "entre apostrophes" et en caractères
normaux...
ANNEXE IV : Quelques précisions sur les commentaires de cette page
page 1
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BEATLES
(1963-1969)
Je
ne peux pas ne pas en parler. La pop commence
vraiment avec ces surdoués de la mélodie qui rompent avec le
rock balourd et frimeur qui se faisait avant eux. Ils sont : John
Lennon, guitariste et chanteur principal du groupe pendant les deux
premiers tiers de la carrière, et co-compositeur de la plupart des
chansons, Paul McCartney, bassiste et chanteur qui prendra de
plus en plus de place dans la production, les arrangements, et
co-compositeur, George Harrison, le guitariste soliste du groupe,
chanteur et compositeur de certains morceaux, et enfin Ringo Starr, le
batteur qui n'a pas fait grand chose d'autre... Ajoutons à cela
que ces rôles se mêlent peu à peu, et que les trois premiers se mettent
aussi aux claviers, à mesure que leurs compositions se diversifient.
On pourrait compter le producteur George Martin comme le cinquième
Beatles, car il a une grande influence sur les arrangements, notamment
dans les partitions pour orchestre. Bien sûr, tout le monde
doit connaître et avoir les compilations appelées album rouge (1962-1966) et album bleu
(1967-1969), réunissant des titres tirés de la douzaine d'albums du
groupe... Bien sûr, chacun a ses chansons préférées (des dizaines sans doute), et je ne vais pas
faire un palmarès. Ce qui caractérise le génie des Beatles
n'est pas seulement le sens des mélodies, la variété des
arrangements, qui font changer les couleurs sonores d'un morceau à
l'autre (à partir de 64...), mais aussi leur incroyable capacité
d'évoluer : 7 ans de carrière discographique, 12 albums (deux par an en moyenne !), et
une palette de compositions et une inventivité exceptionnelles... Entre
le premier et le dernier album, le chemin parcouru à une vitesse éclair
est impressionnant, à l'image de l'époque... Les deux compilations citées suffisent, car elles regroupent vraiment les meilleures chansons des Beatles, et
devraient figurer dans n'importe quelle discothèque, mais je vais
me donner la peine de préciser les meilleures de chaque album...
- Please, please me
(1963) : faut être honnête, même si leur sens mélodique est déjà
évident, on est en gros dans de la chansonnette pas sublime. Ressortent
un peu les gentils tubes Please, please me et Love me do, pour attendrir les midinettes, mais pas de quoi s'en souvenir 50 ans après... - With the beatles (1963) : même chose... All my loving, et pas de quoi en faire le groupe qu'il est devenu... Tout ça est d'ailleurs, délicieusement, très daté... - A hard day's night (1964) : les morceaux gagnent en force et en vitalité. A hard day's night, I should have known better, And I love her (à l'atmosphère nostalgique un peu plus originale), Can't buy me love, Things we said today... On reste dans la chanson de charme, mais ça prend bien... - Beatles for sale (1964) : I'll follow the sun, Eight days a week, I don't want to spoil the party... Même chose...
- Help
(1965) : Là on commence à trouver quelques pépites qui sortent des
chansons nunuches qui occupent le reste du disque, et commencent à être
du grand Beatles, notamment avec le morceau Help, pressant, puissant, et tendu, dans un registre inhabituel pour le groupe, You've got to hide your love away, et Yesterday, leur morceau le plus sombre jusqu'alors, ballade accompagnée de cordes qui deviendra un de leurs grands classiques. - Rubber soul (1965)
: le groupe continue d'évoluer. Le premier album est sorti seulement
deux ans plus tôt, et on en est au cinquième ! Dans le lot se dégagent Norwegian wood, jolie ballade au ton original, Nowhere man, encore accompagné des "shalalala" typiques de l'époque, l'inévitable Michelle, avec un peu de français dans le texte, ballade triste un peu mièvre mais plaisante et l'un des classiques du groupe, Girl, un peu du même style, mais à mon sens bien meilleure par des arrangements plus originaux, In my life etc...
- Revolver
(1966) : un ton plus rock et plus narquois commence à poindre, et
rend la musique plus intéressante, plus variée, plus fantasque... Les
chansons sont moins premier degré. On trouve notamment l'un des plus
grands chefs-d'œuvre du groupe, Eleanor Rigby, tendu, triste, et dont les arrangements pour quatuor à cordes donnent une profondeur magnifique. Il y a aussi Yellow submarine, un hymne rigolo, Good day sunshine, Got to get you into my life,
et les effets du psychédélisme, avec les substances qui vont avec,
donnent naissance à des chansons d'un ton nouveau et décalé : I am only sleeping, petite ballade où l'on entend des sons de guitare passés à l'envers, Love you to, avec du sitar indien et des tabla, She said she said, plus banale mais au rythme pas mal ramolli, et Tomorrow never knows,
qui pousse encore plus loin l'expérimentation sonore vers une sorte
d'hallucination, l'un des morceaux les plus intéressants du disque...
Bref, les Beatles changent très rapidement de cap... - Sgt. Pepper's lonely hearts club band
(1967) : à l'époque, cet album a produit l'effet d'une révolution
musicale, et il est toujours considéré par beaucoup de
Beatles-maniaques comme le meilleur du groupe (ce dont je ne suis
pas du tout persuadé). La raison principale est moins due à la qualité
des chansons (on en trouve d'aussi bonnes et de meilleures dans
d'autres albums) qu'à la variété des arrangements (sous l'influence de
McCartney), aux innovations dans les techniques d'enregistrement et de
mixage, à l'absence de silences entre les morceaux qui s'enchaînent
tous, et à la pochette double au lieu des pochettes simples qui se
faisaient alors... Tout ça a contribué à en faire un mythe surévalué...
C'est en tout cas un très bon album, dont le ton est beaucoup plus
débonnaire que les précédents. Les chansons de charme ont été
globalement évacuées, les arrangements
sont plus riches et diversifiés, et les expériences psychédéliques des
membres du groupe l'ont fait évoluer vers plus de fantaisie,
d'originalité et de variété dans les compositions. Lucy in the sky with diamonds, dont les initiales sont LSD, est psychédélique. C'est encore plus fort sur le très bon Within you, without you,
d'Harrison, essentiellement au sitar et aux tabla soutenant une voix
quelque peu planante... On trouve aussi des morceaux plus gentils, comme le charmant et rétro When I'm sixty-four, avec clarinettes, She's leaving home, un peu sirupeux avec ses arrangements de cordes, mais émouvant... On y rencontre aussi un des grands chefs
d'œuvres du groupe : A day in the life,
à l'atmosphère étrange et tendue, avec rupture au milieu du morceau et
grande montée d'orchestre, nettement plus longue que les autres
chansons du groupe (5'30"). Sans doute pas le meilleur des Beatles, ce
disque consomme en tout cas la rupture, entamée par "Revolver", d'avec les 4 garçons proprets,
habillés et coiffés de la même façon, qui faisaient craquer les
pré-adolescentes 4 ans plus tôt... - Magical mystery tour (1967) : c'est peut-être bien celui-là, le meilleur album des Beatles, si on compte le nombre de tubes. The fool on the hill, pour commencer (deuxième morceau de l'album), tendre, émouvant et onirique, et surtout le génial, incomparable I am the walrus, la chanson la plus féroce des Beatles, pourtant sur des paroles absurdes, un des chefs-d'œuvre du groupe, le gentil Hello goodbye, l'excellent Strawberry fields forever, au refrain puissant et à l'intro culte, le mignon Penny Lane, et l'imparable hymne universel All you need is love... Qui dit mieux ? Et le reste n'est pas pour autant à négliger : Blue jay way
est une chanson d'Harrison, avec un effet de flanger sur sa voix lente,
et un rythme "mou" comme imprégné de substances illicites, produisant
une atmosphère psychédélique planante, et Baby you're a rich man qui, sans être une grande chanson, a aussi une ambiance de ce genre...
- The Beatles
(1968) : c'est en fait celui qu'on appelle "l'album blanc", à cause de
sa pochette entièrement blanche à l'extérieur. Contrairement à ce qu'on
appelle les albums rouge et bleu, l'album blanc n'est pas une
compilation, mais bien un double album de nouvelles
chansons, composées pour la plupart en Inde... Et pourtant, il est
moins psychédélique et plus rock, retournant vers des chansons plus
simples, plus directes que sur les trois albums précédents. En fait,
c'est un mélange de compositions très disparates, variées, entre des
rocks assez banals, des ballades à la guitare acoustique, et des morceaux fantaisistes et foutraques (Wild honey pie, The continuing story of Bungalow Bill, Why don't we do it in the road ? etc), et même une rengaine absolument insupportable, Ob-la-di, ob-la-da... Peu de vraiment beaux morceaux, sauf When my guitar gently weeps d'Harrison, sans doute la meilleure chanson du disque, mais des pièces originales et agréables, comme Blackbird, une jolie ballade acoustique de McCartney, Happiness is a warm gun, très caustique, malgré son début romantique, comprenant trois parties différentes en moins de 3 minutes, Dear Prudence, belle ballade de Lennon avec une rythmique lancinante à la guitare, qui termine de façon nettement plus énervée, Martha my dear, une autre gentille ballade de McCartney avec arrangements d'instruments classiques, comme Piggies et Mother nature's son d'ailleurs, Yer blues, grinçant, avec un Lennon rageur au chant, et un rythme pesant, un blues électrique efficace, Helter skelter,
un rock étonnamment violent pas loin du futur hard rock, avec des
guitares à la Led Zeppelin, et d'autres encore... Le charme de ce
double album se dégage plus de l'ensemble que de chacun des morceaux,
le mélange des genres produisant une alchimie plutôt réussie.
- Yellow submarine
(1969) : ça n'est pas un album mais seulement la bande son du film du
même nom. Il reprend la chanson titre parue dans "Revolver" en 66 et
"All you need is love", mais ajoute quelques inédits, It's only a northern song d'Harrison, au goût psychédélique très prononcé, It's all too much, du même, hymne baba cool assez désordonné, et Hey bulldog,
un rock amusant qui finit par des aboiements... Tout le reste, ce sont
des instrumentaux faits par le producteur George Martin, et non par le
groupe. Pas indispensable...
- Let it be
(1970) : dernier album publié, mais avant-dernier enregistré, il est
nettement moins bon que "Abbey road", le vrai dernier album, celui de
la rupture des Beatles. On en trouve aujourd'hui deux versions, celle,
habituelle, avec les arrangements du producteur Phil Spector, dotée de violons et de chœurs, sans l'accord du groupe, et une
version récente, dirigée par McCartney, qui donne à entendre ce que le
disque aurait dû être dès sa sortie, sans les arrangements excessifs
de Spector... La différence est énorme sur un morceau comme The long and winding road, étouffé par les cordes de Spector, et l'une des quelques belles chansons de ce disque décevant. Les meilleurs morceaux sont Don't let me down, un slow assez intense, Across the universe, une autre belle chanson planante avec sitar, de Lennon cette fois, et l'incontournable Let it be, bien sûr... Le reste n'est globalement pas indispensable. - Abbey road
(1969) : l'avant-dernier album du groupe, du point de vue de la date de
sortie, mais le dernier enregistré, en réalité, John Lennon quittant le
groupe tout de suite après, alors que les tensions étaient fortes
depuis l'album blanc. Album original, varié, avec pas mal de fantaisie,
et l'un des meilleurs du groupe. Il compte quelques chefs-d'œuvre
comme Come together, une chanson de Lennon qui ne ressemble à aucune autre du groupe, lourde, avec une basse forte et un rythme pesant, marqué par des effets de percussions contribuant à cette atmosphère très originale. Here comes the sun, d'Harrison, est une très jolie ballade pleine de fraîcheur avec un break efficace. Because
est une autre des belles chansons à l'atmosphère étrange, lente ballade
chantée en chœur et où l'on entend l'un des premiers synthétiseurs, le
Moog. Et puis il y a le génial I want you (she's so heavy)
de Lennon, morceau hypnotique de près de 8 minutes, avec 14 mots en
tout et pour tout pour les paroles, où la voix de Lennon est doublée
par la guitare, qui fera d'ailleurs un très beau solo sensuel sur un
rythme chaloupé, morceau pesant qui se continue par une partie
instrumentale à partir de 4'40", centrée sur les arpèges de la guitare
rythmique, tandis qu'une espèce de bruit d'aspirateur monte (en fait un
son tiré du synthé Moog), jusqu'à une coupure brutale qui termine la
première face du vinyle... Un des musts du groupe. On trouve aussi un
"medley" de 16 minutes enchaînant des morceaux très divers,
parfois très courts, dont les meilleurs sont peut-être King sun, Carry that weight. Mais c'est la continuité de l'ensemble qui donne son charme à ce "medley"...
Et Hey Jude,
où est-il ? Sur aucun album, mais seulement sur un "single"... Et sur
l'album bleu, compilation déjà citée qui, je le rappelle, contient, en
complément de l'album rouge, la plupart des bons morceaux cités...
A noter que, en plus de leurs disques, ils ont fait des films qui sont toujours très sympathiques : A hard day's night et Help (les deux seuls correctement édités en DVD)...
ROLLING STONES (1962-toujours en activité, théoriquement...)
Bon, je ne peux pas ne pas parler du plus vieux groupe de rock
existant, et surtout l'un des plus réputés, dont la longévité est
vraiment exceptionnelle... Et pourtant, je vais avoir un peu de mal,
car la
grande majorité de la production de ce groupe, étant du
rock'n'roll pur et dur (voir l'article que je consacre à ce genre en
annexe), ne me plaît pas, car je n'ai jamais adhéré à l'état d'esprit
"sex, drugs and rock'n'roll"... Ensuite, je reconnais que c'est
personnel, je suis à peu près
allergique à la voix peu harmonieuse du chanteur, Mick Jagger, que je
trouve vulgaire, souvent "chiqué", outrée...
Alors pourquoi
parler d'un des plus célèbres groupes de l'histoire du rock si on ne
l'aime pas ? Justement parce que c'est un des groupes les plus réputés
de l'histoire du rock, et que je me sens un peu obligé d'en parler,
d'abord, et parce que, même à mes oreilles, les Rolling Stones ont fait
quelques bons morceaux, qui brillent d'autant plus au milieu du reste
de leur production. Et c'est d'eux que je vais parler,
me limitant aux quelques titres échappant au rock'n'roll primaire qui
fait leur fonds de commerce... Ne comptez pas sur moi pour vous parler
de tubes comme Honky tonk women, I can't get no satisfaction, Brown sugar ou Start me up, qui représentent justement les lourdeurs de ce que je n'aime pas dans ce genre grossier et fédérateur par le bas... The Rolling Stones, groupe
britannique, c'est donc principalement Mick Jagger au chant, Keith
Richard à la guitare, depuis le début, et notamment Bill Wyman à la
basse, et Charlie Watts à la batterie, bien que la formation ait connu
quelques changements (ont été renvoyés les fondateurs Brian
Jones, mort peu de temps après en 1969, Ian Stewart, viré dès 1963,
Mick Taylor, guitariste parti en 1974, dont la participation a donné au
groupe ses meilleurs morceaux, Ronnie Wood, dans le groupe
depuis, etc).
Si les Rolling Stones sont l'emblème du rock'n'roll, ils ont aussi fait
beaucoup de blues, et
c'est un genre où le groupe est bon, où les accents puissants de la
voix de Jagger sont assez convaincants, et où les guitares de Keith
Richard et Mick Taylor sonnent bien. Alors, bien sûr, pour écouter les bons morceaux blues
du groupe, il faut aller piocher un peu partout, et ça n'est pas
facile, mais en voilà quelques-uns, chronologiquement : I'm a king bee (The Rolling Stones, 1er album, 1964), What a shame, I can't be satisfied (deuxième album, 1965), Little red Rooster, Confessin the blues (deux singles), Parachute woman, Prodigal son (Beggars banquet, 1968), Love in vain (Let it bleed, 1969), You gotta move (Sticky Fingers, 1971), Down in a hole (Emotional rescue, 1980), Back of my hand (A bigger band, 2005), et aussi en version de concert, comme Mannish boy, Little red rooster et You gotta move (Love you live, 1977).
Par
ailleurs, comme dit précédemment, on trouve, au fil des albums,
quelques rares morceaux un peu plus subtils que les autres, plus forts,
plus sophistiqués, à raison d'un ou deux par disque (maximum)... C'est
le cas, par ordre chronologique, de : Paint it black, chanson prenante aux couleurs vaguement orientales (Aftermath, 1966) ; le gentillet et "beatlesien" Ruby Tuesday (Between the buttons, 1967) ; Fighting street man, pas génial mais assez violent, Factory girl, presque de la musique traditionnelle, Sympathy for the devil, tube du groupe efficace (Beggars banquet, 1968) ; You can't always get what you want, gospel avec chœurs très fédérateur mais réussi (Let it bleed, 1969)... Arrive alors ce que je tiens, de loin, pour le meilleur album du groupe : - Sticky fingers
(1971) : célèbre pour sa pochette provocatrice signée par Andy Warhol
(braguette avec fermeture éclair qui s'ouvre sur un slip d'homme), il
est le seul disque du groupe à réunir autant de bons titres, moins rock
primaire que d'habitude, sans doute en partie grâce à la présence de
Mick Taylor, dont le jeu à la guitare prend le pas sur celui de
Richards. Après le tube Brown sugar, Wild horses, malgré un côté un peu trop appuyé et vaguement sirupeux, est un bon morceau émouvant. Can't you hear me knocking
commence en rock très marqué sympathique, puis, après un break, démarre
sur un rythme afro-cubain une belle montée en tension, notamment par
l'ajout d'un saxophone puissant, qui débouche sur un excellent solo de
guitare solaire à la Santana, menant à l'apogée des 7 minutes
jubilatoires que dure le morceau. Inattendu dans l'album, You gotta move est un très bon blues joué "roots", brut. Bitch est un rock assez basique mais efficace, enlevé et rehaussé de cuivres. I got the blues
est un slow plutôt sirupeux et lourdaud, mais lui aussi assez efficace,
surtout pour la montée de la fin. On arrive alors au meilleur morceau
des Stones, tous albums confondus, Sister Morphine,
sombre, grave et magnifiquement accompagné par la guitare slide de Ry
Cooder, tout en nuances fines, et très efficacement ponctué par les
coups puissants de la batterie. Si les Stones n'avaient fait que des
morceaux de ce niveau-là, je comprendrais leur réputation... Enfin, Moonlight mile
est une jolie chanson, avec piano, guitare sèche, arrangements de
cordes et percussions fortes qui mènent vers une belle montée
dramatique... Bref, même si les autres morceaux n'ont guère d'intérêt,
cet album est le seul qui vaille vraiment l'achat...
Pour ce qui
est des autres morceaux recommandables, après 1971, il n'y en a aucun
dans un des disques les plus réputés et incompréhensiblement surévalués
du groupe, Exile on mainstreet
(1972), qui regroupe à peu près toutes les facettes du rock'n'roll, en
un grand fourre-tout qui montre le savoir-faire indéniable des Stones
dans ce domaine, et donne à ce double vinyle une grande variété, mais
ça n'est que ça, du rock'n'roll, et pas un seul morceau ne manifeste le
moindre génie mélodique, la moindre trouvaille. Tout y est musicalement
plat et banal... Ensuite, on trouve : Angie, très jolie ballade inspirée et forte avec piano et arrangements de cordes, juste un peu trop racoleuse (Goats head soup, 1973) ; Melody, morceau jazzy amusant, le funky Hot stuff, le trop racoleur Fool to cry (Black and blue, 1974) ; Continental drift,
à l'ambiance orientale synthétique et avec des chœurs féminins, d'une
certaine originalité (Steel wheels, 1989)... Et puis on s'arrêtera là,
car si on trouve encore un ou deux morceaux supportables dans les deux
albums suivants, l'ensemble de la production est revenu
essentiellement à un rock'n'roll proche des origines, depuis le début des années
80, musique qui ne suscite pas mon intérêt, d'autant qu'elle ne me semble pas sincère.
JIMI HENDRIX EXPERIENCE
(1966-1970)
C'est
le nom du groupe de Jimi Hendrix, bien sûr,
guitariste américain génial qui a révolutionné la pratique de cet
instrument, en
en tirant des sons d'une puissance, d'une chaleur, et d'une épaisseur qui ont
subjugué tous les guitaristes, et influencé beaucoup des musiciens pop de
l'époque. Aujourd'hui encore, écouter ses solos de guitare donne
l'impression qu'il est irremplaçable, et fait entrer dans un univers
sonore hors-normes... Aussi chanteur de son groupe, il n'a pas la plus
belle voix qui soit, mais elle est puissante, reconnaissable et va bien
avec sa musique. Les 4 disques sortis du vivant d'Hendrix sont inégaux,
mais l'album
considéré comme son meilleur reste le double intitulé : - Electric Ladyland (1968) : troisième album du groupe, on y trouve Voodoo Chile (un blues électrique épais, qui dure un quart d'heure) et 1983 (A Merman I Should Turn to Be), un voyage halluciné de 13 minutes où l'expérimentation, empreinte de psychédélisme et marquée par l'usage de drogues, ne cherche pas les hit parades... Voodoo Child
(et non "Chile" cette fois), qui clôt l'album, est une excellente
démonstration du style d'Hendrix. On trouve aussi sur ce disque un grand classique du groupe, All along the watchtower...
Mais
c'est en concert que la puissance du jeu d'Hendrix se fait le mieux
entendre, et je conseille aux amateurs d'écouter particulièrement : - Band of Gypsys (1970) : c'est l'album suivant "Electric ladyland",
le dernier publié du vivant d'Hendrix (mort le 18 septembre 1970), et
s'il n'est pas aussi novateur que celui-ci, il donne à entendre de
sublimes solos de guitare tout à fait réjouissants... Bien sûr, on se passerait
bien du chant de Buddy Miles, le batteur, qui fait une soul
assez plate, mais l'ensemble est vraiment très bon, avec une attention particulière pour le puissant Machine Gun, 13 minutes de pur Hendrix... - Live at the Fillmore East
(1999) : c'est la même chose en plus complet, c'est-à-dire les mêmes
sessions de concert des 31 décembre 1969 et du 1er janvier 1970, mais
publiées en 1999. Deux CDs au lieu d'un, avec un mixage différent, et des compléments, dont une autre version de Machine gun, cheval de bataille d'Hendrix... On trouve aussi d'autres disques de concerts publiés depuis la mort d'Hendrix : Live at Berkeley, Live at monterey, Live at Woodstock, existant aussi en DVD... La discographie "post mortem" d'Hendrix étant énorme, je ne peux en dire plus, par ignorance...
Pour ce qui est des DVD, il en existe aussi pas mal, du Live at Monterey (1967), au Blue Wild Angel : live at the Isle of Wight (1970), en passant par le célèbre Live at Woodstock (1969),
pour les plus recommandables... Ce sont des documents passionnants et
d'importance historique majeure. Le premier cité est le film, de bonne
qualité, d'un concert de 40 minutes
où le public américain découvre le phénomène, en 1967. Si vous voulez
le voir
jouer de la guitare dans son dos, sur sa nuque puis avec ses dents (ça
n'est en effet pas une légende), mettre le feu à sa guitare et la
détruire, alors c'est le document qui le montre pour la première
fois... Les interviews qui accompagnent le film
expliquent que les gens assistant à ça étaient
sidérés... Dans Blue wild angel,
dernier film de concert d'Hendrix, tourné lors de sa dernière
tournée le 30 août 1970 (il mourra le 18 septembre, moins
de 3 semaines après), on voit que les musiciens n'ont pas assez
répété, mais le son est très bon et le document est
magnifique, malgré quelques rayures de la
pellicule... Le Live at Woodstock
est bien sûr un concert mythique. On y voit notamment pas mal de
gros plans sur son jeu. Par contre, il est globalement mal filmé (prise
de vue mal placée), et le mixage privilégie Hendrix et la
batterie de Mitch Mitchell, rendant inaudibles les percussions et la
guitare additionnelles...
FRANK ZAPPA (1966-1993)
Je
ne suis pas bien placé pour vous parler de cette figure atypique de
la musique rock, musicien original, exigeant, aux compositions
disparates, complexes, bourrées de dérision, d'obscénité
(beaucoup ont un contenu sexuel explicite), parce que je ne me sens
pas beaucoup d'affinités avec son univers... C'est souvent virtuose,
et Zappa s'est toujours entouré d'excellents musiciens, d'ailleurs
nombreux, se comportant avec eux comme un chef d'orchestre, mais ses
prétentions de compositeur l'ont amené à délaisser souvent les
séductions mélodiques et l'émotion pour des constructions
touffues, déconnantes, souvent bavardes, voire verbeuses, et souvent
d'inspiration froide, gratuitement technique, très proche d'un
certain jazz-rock, mais passant aussi par plein d'autres genres
musicaux, comme le reggae, le disco, le funk, la pop, le doo-wop
(genre de variété américaine des années 50-60 particulièrement
ringarde), le rock, le blues électrique (c'est dans ce dernier genre
qu'il est le meilleur), avec un goût très marqué pour la parodie,
la vulgarité, le mauvais goût délibéré, et d'une manière
générale un humour souvent très lourd, donnant la plupart du temps
une musique indigeste, plus amusante qu'autre chose. Il ne faut
d'ailleurs pas s'étonner que le bonhomme ait fait 60 disques, quand
on constate son apparente absence de sens mélodique : il semble composer un peu
comme on improvise, à peu près sans queue ni tête, sans âme, par
pur jeu technique, au fil de l'alignement des notes. Il faut avoir
l'inculture d'un rockeux ou l'approche technicienne d'un musicien pour
se laisser bluffer par ces ruptures et accumulations de notes rapides
qui sont la marque de beaucoup de ses morceaux, et ne pas saisir la
différence entre la virtuosité technique et la qualité artistique.
Mais il faut cependant reconnaître à cette musique l'inventivité,
la vitalité, un évident aspect ludique, et considérer qu'elle
procède avant tout d'un état d'esprit foutraque qui fait son
intérêt principal, plus que sa qualité musicale. Si j'en parle
dans ce guide, malgré ce que je viens d'en dire, c'est parce que
Zappa a eu parfois de beaux moments d'inspiration qui justifient sa
présence ici. Aussi, les aspects que j'en dégagerai sont d'une part
les quelques rares morceaux vraiment séduisants qui sortent du lot
de ses expériences diverses, et d'autre part le Zappa guitariste et
musicien de concert.
Je
ne connais évidemment pas tous ses disques, mais pour ce qui est des
plus réputés, après les déconnades de la première période
passée avec son groupe les Mothers of Invention, dont les disques ne
sont que des délires plus lassants qu'amusants, citons :
-
Hot rats
(1969) : deuxième album à son nom, et aussi le plus réputé, ce
disque est très marqué par son époque dont il porte l'empreinte
sonore, avec une instrumentation entre le rock et le jazz, participant aux débuts du jazz-rock. Un
bon morceau se détache : Willie
the Pimp,
9 minutes de défonce très 70's, avec force guitare wah-wah jouée
par Zappa, basse joyeuse et virtuose, batterie euphorique, et même
un violon électrique, sans oublier la voix rauque de Captain
Beefheart. Morceau jubilatoire, donc. Deuxième morceau de bravoure,
instrumental de 16 minutes, Gumbo
Variations,
centré d'abord sur le saxophone de Ian Underwood, puis sur le violon
de Don Harris et enfin sur la guitare de Zappa, en une franche
défonce typique de l'époque, articulée par le rythme effréné
d'une batterie frénétique. C'est moins bon que "Willie the
Pimp", mais ça s'écoute agréablement. Deux morceaux seulement
valent le détour...
-
Chunga's Revenge
(1970) : disque au son brut, peu sophistiqué, il n'a rien de génial,
mais vaut pour les morceaux à la couleur blues prononcée,
enregistrés en concert (d'où le son pas terrible), comme
Transylvania
boogie,
Road
ladies,
le déconnant The
Nancy & Mary Music,
et surtout Chunga's
revenge,
le reste ne présentant guère d'intérêt...
-
The Grand Wazoo
(1972) : par la présence forte de cuivres, et son caractère presque
exclusivement instrumental, ça donne globalement une espèce de jazz
moyen, qui séduira ceux qui ne connaissent pas le jazz, et qui
apprécient l'alignement déconnant de notes sans aucune qualité
mélodique. Eat
that question
me semble le morceau le plus intéressant, jazz-rock bien pulsé,
mais ça ne vaut pas le détour...
-
Waka Jawaka
(1972) : je ne retiendrai pour ma part qu'un morceau de cet album, le
premier, Big
Swifty,
qui dure presque autant à lui seul que les 3 autres morceaux (17
minutes). Après un début assez froid, typique du Zappa compositeur,
il dévie rapidement vers un de ces morceaux fleuves, riches et
pleins d'énergie, où la tension ne se relâche pas, et où
l'empilement des notes n'est pas gratuit. Un bon morceau. L'autre
longue plage, Waka
Jawaka,
relève d'un jazz-rock bien moins habité et moins pressant. Le reste
du disque est juste amusant.
-
Overnite sensation
(1973) : solo de Zappa sympa dans Zomby
woof,
morceau déconnant bien rythmé, et dans Montana,
à peu près avec les mêmes caractéristiques. Pas indispensable.
-
Apostrophe
(1974) : quelques chansons trop bavardes, où l'histoire prend le pas
sur la musique, comme souvent chez Zappa, mais aussi quelques
morceaux sympathiques comme Excentrifugal
Forz
(moins de 1'30), Apostrophe,
rock instrumental bien enlevé, centré sur le solo de guitare (moins
de 6 minutes), et Stink
foot,
chanson blues pas extraordinaire mais agréable, bien que trop
centrée sur les conneries racontées par Zappa. Là encore, pas de
quoi acheter le disque. -
One size fits all
(1975) : vaut pour Inca
Roads,
le premier morceau, de près de 9 minutes, chanson d'une atmosphère
bien posée, avec un solo de guitare assez senti, bien que l'ensemble
soit assez froid, et c'est tout...
-
Zoot Allures
(1976) : album à part, décrié par les Zappaïens parce que plus
banalement pop/rock, plus facile d'accès et moins foisonnant, il est
surtout plus séduisant, et contient, au milieu de morceaux inégaux
plus ou moins intéressants, deux des meilleurs de toute la carrière
de Zappa : d'abord Black
Napkins,
une sorte de blues électrique instrumental pressant, puissant, avec
un solo de guitare magnifique, 4 minutes de génie pur capté en
concert, puis The
Torture never stops,
à ne pas mettre entre toutes les oreilles, puisque cette histoire
sado-masochiste est accompagnée des cris de plaisir d'une femme. Il
n'empêche que ce morceau lent et lascif de 9 minutes est d'une
sensualité électrique, avec la voix grassement obscène de Zappa et
le son vicieux de sa guitare. Il enchaîne avec un troisième bon
morceau du disque, Ms
Pinky,
blues accéléré, enlevé et bien martelé, tout à fait
réjouissant. Voilà enfin un disque très recommandable.
Bref,
il faut piocher, et les disques cités s'écoutent avec plus ou moins
d'agrément, comportant quelques morceaux séduisants, à condition
de leur prêter une oreille complaisante, mais à peu près aucun chef-d'œuvre ne
s'y trouve. Comme dit plus haut, c'est une question d'état d'esprit,
d'atmosphère, plus que de qualité musicale. Je vois mal comment on
peut adorer ça, mais ça peut être sympathique à écouter, si on aime l'humour et la déconnade en musique.
Passons au deuxième aspect :
ses qualités de guitariste électrique. En effet, sans être exceptionnel,
c'était un bon
guitariste, au style personnel, et ses solos étaient souvent séduisants et se reconnaissent entre tous,
figurant parmi les meilleurs moments des concerts et des disques.
Plusieurs albums ont été publiés spécialement pour le montrer, isolant
ces séquences de concert des morceaux d'origine. Ce sont donc des
suites de solos sans chansons, sans transition, et il faut vraiment aimer la
guitare électrique pour apprécier ça : - Shut up'n'play yer guitar
(1981) : coffret de trois disques, il donne à entendre de nombreux
aspects de ses talents guitaristiques, du rock dur à des pièces douces,
toujours avec une grande beauté sonore. Tout n'est pas au même niveau
d'intérêt, mais tout s'écoute avec plaisir, et il y a quelques joyaux
magnifiques (Treacherous cretins, Pink Napkins, par exemple)... - Guitar
(1988) : plutôt moins bon que le précédent, c'est cette fois un double
album rempli lui aussi de solos de concert... Là encore à réserver à
ceux qui peuvent entendre des solos enchaînés... - Trance-fusion (2006) : sorti 13 ans après la mort de Zappa, voilà une autre compilation de solos...
Parmi les DVD qui donnent une bonne idée globale de son travail, on peut citer Baby Snakes
(1979),
dirigé par lui-même, mélangeant pendant 2H45 des extraits de concert,
de déconnades sur scène
et en coulisse de très mauvais goût (avec des gags scabreux vraiment pitoyables et beaucoup trop longs), de
documentaire sur un animateur de pâte à modeler complètement déjanté
(Bruce Bickford,
dont un film cauchemardesque est sonorisé par Zappa), et
où l'on voit et entend la musique de Zappa, le pire (du vraiment mauvais) et le meilleur,
notamment d'excellentes versions de Muffin Man et Black Napkins, qui n'arrivent qu'à la toute fin du show. J'oubliais : le film n'est pas sous-titré, et Zappa cause beaucoup (trop).
DOORS (1967-1971)
Groupe
très célèbre et, à mon avis, surévalué à cause du mythe
construit autour de Jim Morrison, son chanteur charismatique mort d'une
overdose en 1971. Quoi qu'il en soit, c'est un
groupe important qui a marqué son époque... Arrangements plutôt
simples en général, le groupe a produit néanmoins
une ambiance sonore unique, à peu près instantanément reconnaissable,
évidemment par la voix de Morrison, mais aussi par les claviers de Ray
Manzarek, au
son "cheap" mais très présent, et par la discrète, propre mais bien
dosée guitare de Robbie Krieger, et la batterie sans esbrouffe et
un peu planplan de John
Densmore... Rien d'exceptionnel chez ces musiciens, mais une osmose
produisant une personnalité originale, à cheval sur le rock
psychédélique et un style qui leur fut propre, insufflant dans certains
de leurs morceaux une grande tension, notamment par des cellules
répétitives à l'orgue électrique ou à la guitare. Les 6 disques parus
du vivant de Morrison sont très inégaux, et pas mal de chansons n'ont
aucun intérêt, mais on peut recommander : - The Doors
(1967) : le son est typiquement psychédélique dans ce premier album, où
dominent les claviers de Manzarek... Parmi des morceaux assez basiques
se démarquent Break on through (to the other side),
rock violent souligné par un orgue et une guitare saturée, et la voix
criée de Morrison, la reprise en anglais de la chanson de Brecht et
Weill Alabama song (whisky bar), puis Light my fire,
moins pour son refrain facile où l'orgue fait une ritournelle entêtante que par l'ambiance globale étrange, et le développement
instrumental du milieu, avec solos d'orgue et de guitare, l'étrange End of the night, et surtout le chef-d'œuvre du groupe : The end.
Morceau de plus de 11 minutes apocalyptique (utilisé d'ailleurs dans
"Apocalypse now" de Coppola), il est extrêmement sombre, pessimiste,
fort, violent et prenant... Joyau indémodable, il doit son atmosphère
étrange dès le départ à la guitare dont la rythmique obsède tout le
morceau, et à son côté oriental. Le plus beau morceau du
groupe... - Strange days (1967) : le son est mieux maîtrisé, mais le disque est moins intéressant, plus banal. Se détachent surtout Horse latitudes,
court morceau parlé, sans rythmique marquée par la batterie, avec des cris de
foules, de l'écho, une sorte d'incantation délirante et effrayante ; People are strange, petite ballade sympathique avec piano bastringue, et surtout le dernier morceau When the music's over,
de 11 minutes, qui, sans avoir la puissance de "The end" dont il
s'inspire ouvertement (citations à la fin du morceau), fait preuve
d'une violence convaincante. Disque pas indispensable. - Waiting for the sun
(1968) : lui non plus n'est pas très passionnant, cédant trop souvent à
la tentation de la ritournelle facile (le stupide et irritant tube
"Hello, I love you"), même dans the unknown soldier, pourtant prometteur... Spanish caravan sort du lot par son originalité, laissant beaucoup de place aux guitares sèches et doté d'une atmosphère puissante. My wild love
est encore plus original et vaut vraiment le détour, sorte de chant incantatoire
primitif, à l'ambiance indienne qu'aimait Morrison, où les voix
(soliste et chœurs) ne sont accompagnées que par des bruits percussifs
acoustiques et vocaux. Five to one, qui clôt l'album, est lui aussi sympathique par sa brutalité de rock mal luné... Disque très moyen et pas indispensable... - The soft parade (1969)
: pas grand chose à sortir de cet album lourd, avec des arrangements de
cuivres et de cordes douteux et sirupeux sur certains morceaux.
Peut-être Shaman's blues, Wild child et The soft parade,
morceau de 8 minutes assez foutraque et joyeux, plutôt sympathique,
avec pas mal de ruptures (qui sera repris par Hendrix). Whisky, mystics and men, bonus ajouté dans une édition CD, est aussi assez chouette par son ambiance de taverne enfumée... - Morrison hotel
(1970) : un album qui retrouve un peu de la force du premier. Dans le
premier morceau, Roadhouse blues,
pourtant un rock'n'roll assez banal, le groupe exprime une puissance
sans sophistication mais efficace, notamment par la voix agressive de
Morrison. Waiting for the sun arrive lui aussi à produire un tension
forte et progressive... Peace frog, Ship of fools et Land ho ! sont gentils mais pas terribles... The spy bénéficie d'une atmosphère bluesy étrange et sensuelle, et Indian summer
est enfin une ballade qui sort de la mièvrerie et de la séduction pour
midinettes qui caractérisaient les autres morceaux de ce genre sur les
précédents albums, sans doute grâce à son côté oriental. Maggie m'gill, qui clôt l'album, est un rock pesant, lourd, hypnotique, aux sonorités bluesy, l'un des meilleurs morceaux de l'album. - L.A.woman (1971) : le dernier album du groupe avec Morrison, à l'ambiance assez dure, plus rock, comme l'annonce le premier morceau The changeling. Been down so long est plus bluesy et fait entendre de bien bonnes guitares, tandis que Cars hiss by my window est un blues très classique mais efficace. Le morceau-titre, L.A. woman,
malgré son côté rock basique très "tatapoum", a heureusement une rupture qui lui
donne du relief... L'america, même s'il dévie ironiquement en un rock bateau, distille une ambiance malsaine, dissonante, assez fascinante... Crawling king snake
retrouve une ambiance envoûtante entre le rock et le blues très marqué, et The
wasp (Texas radio and the big beat), lui aussi doté d'une rythmique
très marquée et puissante, a la force de la voix parlée de Morrison et
de la présence de l'orgue Hammond. Enfin, le dernier morceau, Riders on
the storm, est de loin le meilleur de l'album : sur fond de bruit
d'orage et de pluie, la chanson de 7 minutes fait entendre la voix de
Morrison doublée, ce qui produit un effet étrange, tandis que le piano
électrique de Manzarek et la guitare "mouillée" (effet dû à
l'ajout d'un vibrato) de Krieger achèvent de planter un décor
hypnotisant et sombre.
Comme
vous le voyez, mieux vaut sans doute trouver une bonne compilation que
de tout acheter... Pour ce qui est des DVD, il est en effet intéressant
de voir le groupe en concert, et, malgré l'époque, il existe plusieurs
témoignages de qualité correcte, dont le plus apprécié semble être The Doors : 30 Years Commemorative Edition qu'on trouve à petit prix, et comportant tout un concert ("Live at the hollywood bowl" du 4 juillet 1968), et au total 3 heures de documents divers...
TEN YEARS AFTER (1967-1974)
J'évoque
ce groupe britannique pour illustrer un style musical entre le blues et le rock
qui fleurissait à la fin des années 60. Ça n'est peut-être pas le
meilleur, mais l'un des plus connus, des plus remarquables, et il est
emblématique de
cette tendance. Ce qui en fait la force, c'est notamment son
leader/chanteur/guitariste, Alvin Lee, dont le jeu virtuose et puissant
captivait les foules dans les concerts, par des solos épiques très
impressionnants de plusieurs minutes... Les disques studio sonnent
diversement, selon les productions et les arrangements, mais, si
plusieurs sont satisfaisants, je recommande plutôt (comme presque
toujours pour ce style) des versions enregistrées en concert, qui
reprennent les meilleurs morceaux du groupe. - Live at Fillmore East
(1970) : 2 CDs pour ce concert où le groupe joue la plupart de ses grands classiques, comme Love like a man, 50000 miles beneath my brain, I can't keep from crying, sometimes, Help me, I woke up this morning, Spoonful,
de longues plages (entre 8 et 19 minutes) d'un blues épais, brut,
généreux, avec des solos titanesques.
La voix de Lee n'est pas une belle voix de bluesman,
mais elle est puissante et passe bien... Chaque morceau est
structuré par une rythmique simple mais efficace, obsédante, martelée,
et souvent le tempo d'abord lent s'accélère et devient pressant. C'est
une musique rustique et enivrante, et le son de l'enregistrement est
excellent, même si, bizarrement, on n'entend pas l'orgue... Les
quelques autres morceaux qui restent, nettement minoritaires, sont des
rocks ordinaires pas intéressants. Il y a aussi un solo de batterie de
près de 10 minutes (The Hobbit),
mais à réserver aux fans de ce genre de choses... Vraiment un excellent
album, parmi les grands concerts de blues-rock... - Recorded live (1973)
: moins de bons morceaux, et un son plus réverbéré, plus flou, moins
brut et moins net, manquant de grave, mais on entend l'orgue, et une
belle version de I can't keep from crying, sometimes, ainsi qu'un beau Blues in C... Un deuxième choix, donc...
Parmi les albums studio de cette époque, on peut en dégager un, sans doute le plus original du groupe : - Stonehenge
(1969) : tout n'y est pas excellent, mais il comporte de bons morceaux,
baignés dans une atmosphère expérimentale qu'on n'attendrait pas de la
part d'un groupe blues-rock assez classique. En effet, cet album
alterne des plages de durée "habituelle" (3 à 8 minutes) et d'autres
très courtes, rapides récréations autour d'une minute, ce qui, ajouté à
des échos jazz sur certaines compositions, donne à
l'ensemble une ambiance originale et séduisante. L'influence jazz se
sent particulièrement sur I can't live without Lydia (petite pièce de piano) et Woman trouble ; celle du blues sur les meilleurs morceaux de l'album, Sad song et No title, morceaux étranges à l'atmosphère mystérieuse et hypnotique, surtout le deuxième, de 8 minutes ; celle du rock dans Going to try (avec un côté psychédélique) et Hear me calling... Sur le CD, on compte en bonus une excellente version de 14 minutes de Boogie on, qui vaut déjà le détour...
Ten
years after s'est arrêté en 1974, puis a repris, mais Alvin Lee n'est
pas dans la formation d'aujourd'hui... Je ne sais pas ce que ça donne...
PINK FLOYD
(1967-1980)
Peut-être le groupe le plus célèbre au monde, après les
Beatles et les Rolling Stones... Son importance dans l'évolution
de la musique pop est énorme, et le groupe a connu plusieurs styles et
périodes très différents. Initialement, il est composé de Syd Barrett, leader/chanteur/guitariste
qui deviendra fou, sans doute par les excès de drogue, et quittera le
groupe au deuxième album, Roger Waters, bassiste, qui deviendra le
principal auteur des morceaux après le départ de Barrett, Richard
Wright aux claviers, et Nick Mason à la batterie. David
Gilmour, sans doute le plus connu de Pink Floyd à cause du son unique
de ses guitares, et de la qualité de ses solos, n'arrive en fait que
sur le deuxième album et prendra la place de Barrett en tant que
guitariste et chanteur, mais pas en tant que leader. Même s'il n'est
plus qu'à moitié présent dans le deuxième, les deux premiers albums
sont sous l'influence de Barrett, l'inspirateur du groupe, et sont
emblématiques de la musique psychédélique.
Au milieu de quelques gentils morceaux faussement mièvres de pop
anglaise (mais toujours avec un caractère étrange), on trouve des
plages typiques de l'ambiance
propre au groupe de cette époque, morbide, cultivant
une atmosphère de voyage spatial et mental sombre plutôt malsain.
C'est une musique violente, puissante, hypnotique, presque de transe,
d'une grande tension s'installant progressivement, où le groupe se
livre à des expérimentations diverses, et fait la part belle à
des improvisations qui paraissent inécoutables au commun des mortels.
Il y a déjà une fascination du son, mais pas encore aussi poussée
qu'elle le sera par la suite : - The Piper at the gates of Dawn (1967) : les morceaux les plus forts, correspondant à la description ci-dessus, sont Astronomy domine, Pow r. toc h., Interstellar overdrive (plus de 9 minutes), voyages psychédéliques hallucinants.
Les autres morceaux sont à l'image de ce que Barrett composera dans les
deux albums qu'il fera en solo : des chansons douceâtres, plutôt
enfantines quant aux mélodies, mais avec des arrangements qui
produisent une certaine étrangeté. C'est le cas de Flaming, The gnome, Scarecrow, Bike,
avec à chaque fois des couleurs électroniques bizarres qui viennent
pervertir l'espèce d'innocence des chansons. C'est encore plus flagrant
sur des morceaux comme Lucifer Sam, Matilda mother, Chapter 24
qui ont un ton original, inquiétant, "lunatic" (au sens anglais du
terme), marqués par l'esprit fantasque et baroque de Barrett... Un album
riche et foisonnant, mais dont le son, ancré dans son
époque, a vieilli. -
A saucerful of secrets (1968) : Barrett n'apparaît que sur
une petite moitié des morceaux, mais, même si l'album est inégal
et si le groupe se cherche, il y a des morceaux qui s'inscrivent bien
dans la lignée "spatiale" et psychédélique du précédent,
avec notamment Let there be more light, Set the
controls for the heart of the sun (qui prendra de plus
grandes proportions en concert), A saucerful of secrets
(improvisation délirante et lugubre de 12 minutes). Les autres
chansons sont moins inventives, moins inspirées que dans
l'album précédent, malgré les casous du refrain de Corporal
Clegg et les gamineries de
Jugband blues, et plus planantes (Remember a day,
See saw). Album globalement moins riche que le premier, mais de même couleur sonore...
Le départ forcé de Barrett a donc laissé la place au guitariste et
chanteur David Gilmour, dont l'influence alliée à celle de
Waters et de Wright va orienter le groupe dans une tout autre direction,
beaucoup moins expérimentale, plus facile d'accès et plus séduisante,
mais aussi de bien meilleure qualité musicale et technique. Le
travail sur le son va devenir primordial, tout en continuant à élaborer
de longues plages qui font voyager l'auditeur dans des mondes nouveaux
de grande beauté sonore. Cependant, avant d'en arriver aux chefs-d'œuvre, cinq albums inégaux vont jalonner cette
progression, pendant laquelle le nouveau Pink Floyd se cherche : More, Umma Gumma, Atom Heart Mother, Meddle et Obscured by clouds.
-
More (1969) : du nom du film de Barbet Schrœder, dont ce disque présente la BO.
Pas de grand morceau, mais quelques ballades de bonne qualité, très
"guitare sèche", correspondant à l'ambiance du film
traitant de la drogue en 1969... A retenir Cirrus Minor,
ballade sombre, triste, s'évanouissant dans les sons électroniques,
The Nike song, qui contraste par sa violence rock,
Crying song, ballade molle et planante, sans compter
quelques petits délires instrumentaux comme Main theme ou Dramatic theme, très proches des
morceaux psychédéliques faits avec Barrett dans les deux premiers
albums, ou Quicksilver, morceau informe morbide de 7
minutes, à l'image de ce que montre le film... Pas un grand disque
donc, mais quelques pépites et une atmosphère très ancrée dans
l'époque.
- Ummagumma
(1969) : un double album qui contient un disque studio où chacun des 4 musiciens fait ce
qu'il veut de sa demi-face (sur l'édition vinyle). Il faut reconnaître que les petits délires
qu'ils s'autorisent sont passablement médiocres, le meilleur morceau
restant la chanson de Roger Waters "Grandchester meadows",
une jolie ballade mélancolique. Le deuxième disque est beaucoup plus
intéressant, car il donne à entendre des versions de concert de
morceaux phares du groupe tirés des deux premiers albums : Astronomy Dominé, Careful with that axe Eugene (morceau original), A saucerful of secrets et Set the controls for the heart of the sun,
4 pièces de 8 à 12 minutes de musique en partie improvisée, hypnotique,
délirante, violente (les cris d'horreur de
Waters dans "Careful with that axe Eugene"), clairement faite pour la
"défonce"...
Pas
vraiment un album, donc, mais un amalgame qui vaut seulement pour le deuxième disque,
où les concerts donnent une autre dimension aux délires
psychédéliques.
-
Atom heart mother (1970) : il rompt avec ce style en
proposant deux faces très différentes. L'une comporte 3 chansons
agréables, réussies et variées, mais typiques de
l'époque hippie (If, Summer '68, Fat old
sun), puis un quatrième morceau, de 13 minutes, qui colle de courts passages
instrumentaux et des sons d'ambiance d'un petit déjeuner
anglais (Alan's psychedelic breakfast), chose originale
pour l'époque. C'est une face très sympathique mais ça n'innove pas.
L'autre face, qui est en fait la première, ne contient qu'un seul
morceau de 23 minutes, Atom heart mother, composition
faisant intervenir un ensemble de cuivres et un chœur qui
lui donnent des couleurs symphoniques rehaussant le côté lyrique,
héroïque et, il faut bien l'avouer, une certaine lourdeur de la
partition... On est en plein rock progressif qui cherche dans
différentes directions, entre le symphonique et l'atonal. Beaucoup
d'amateurs de Pink Floyd adorent ce morceau, notamment pour son côté
chevaleresque, clairement mis en place au début par des bruits de
champ de bataille et la présence de cors et de trombones, mais, s'il
faut reconnaître que ça n'est pas totalement réussi, parce que
prétentieux, grandiloquent et assez pompeux, il y a aussi des passages de qualité, les meilleurs
moments étant ceux où le groupe est débarrassé de l'orchestre.
C'est, quoi qu'il en soit, un bon morceau, original et puissant, avec
des passages cauchemardesques très prenants, de jolies mélodies,
et il occupe une place à part dans la production et l'évolution du
groupe, qui ne renouvellera pas l'expérience...
-
Meddle (1971) : c'est un album important, de transition, car
on y trouve deux genres très différents : la première face
est constituée essentiellement de 4 ballades un peu douceâtres
à l'image de plusieurs disques précédents, comme la deuxième face
de "Atom heart mother" ou la musique du film "More",
sympathiques mais loin de ce que le groupe est appelé à produire,
et inscrites dans un passé qu'il va bientôt définitivement
abandonner. On en retiendra surtout le planant et impeccable A
pillow of winds, et le blues amusant mais anecdotique Seamus,
où l'on entend les hurlements d'un chien du même nom accompagnant la musique. Les deux autres morceaux
(Fearless et San Tropez) sont bien faibles. Mais on
trouve aussi sur cette même première face un autre aspect, beaucoup
plus créateur, cette fois, qui préfigure les grands disques de la
maturité. En effet, le premier morceau du disque, One of these
days, annonce la révolution qui va s'opérer sur la deuxième
face, en imposant un instrumental tendu, fort, martelé par une basse
doublée implacable, qui nous lance dans une course désespérée,
débutant et finissant par le bruit d'un vent synthétique, le tout
en moins de 6 minutes, entrecoupé juste par un calme lugubre et
menaçant, où rugit une voix trafiquée promettant "one of
these days, I'm going to cut you into little pieces", de quoi se
remettre à courir sans s'arrêter... Un morceau unique en son genre
et particulièrement puissant, où la guitare électrique est
centrale. Puis, sur la deuxième face, le plat de résistance, celui
qui va ranger définitivement Pink Floyd dans le rock planant,
Echœs, morceau de 23 minutes en bonne partie
instrumental, où s'enchaînent plusieurs épisodes en une continuité
qui sera la marque de fabrique des disques suivants, et l'un de ses
grands chefs-d'œuvre. Le rock progressif et planant connaît là un
de ses fleurons et le groupe commence à trouver son style. D'une
grande force onirique, Echœs est un long voyage qui
passe très vite, traverse plusieurs paysages, parfois sombres,
tristes, voire cauchemardesques, et va vers un dénouement
paroxystique jouissif, qui culmine avant la fin en un étincellement
de guitares et de cymbales. Le début est connu : juste une note
répétée au piano électrique, comme une goutte qui tombe, et vous
happe dans la fascination inquiétante qu'elle opère
instantanément... Le reste, il faut l'écouter, et le décrire
serait absurde. Sachez juste que ce morceau contient tout de même
une chanson, qui ouvre et achève le voyage, avec la voix planante de
Gilmour : "Overhead the albatross hangs motionless upon the
air...".
-
Obscured by clouds
(1972) :
autre
BO, du film "La Vallée" cette fois, toujours de Barbet
Shrœder,
qui est une parenthèse entre "Meddle" et "Dark Side
of the Moon". Comme "More", ça n'est pas un grand
disque, mais il comporte lui aussi quelques bonnes choses, comme
Obscured
by clouds,
titre de l'album,
morceau instrumental électrique planant et puissant, centré sur la
guitare et des nappes de synthé, When
you're in,
qui enchaîne,
dans la même lignée, avec un rythme plus rapide, Burning
bridges,
chanson planante du genre hippie, Mudmen,
autre instrumental planant très floydien, Childhood's
end,
à l'intro mystérieuse prenante, qui se révèle une chanson assez
ordinaire mais agréable, typique aussi du groupe, et Absolutely
Curtains,
instrumental final à l'atmosphère étrange, en
accord avec celle du film, s'achevant sur un chant tribal. Les 4 autres
chansons sont de peu d'intérêt, mais, au final, tout cela constitue
un disque de qualité très correcte, et du "vrai" Pink
Floyd.
Après
vient la période la plus populaire, avec les 2 plus beaux disques du
groupe, atteignant une qualité de composition et de production
superbe, qui marque l'apogée de Pink Floyd.
-
Dark Side of the moon (1973) : complètement différent
de ce qui a précédé, cet album va avoir un énorme
retentissement, par la beauté sonore, la richesse des timbres et des
idées, l'utilisation très intelligente et bien dosée des
synthétiseurs, la qualité mélodique, la puissance, l'intensité,
la cohérence de l'ensemble, le tout servi par une production
parfaite. Un de ces albums rares comme ne peuvent en produire que des
grands groupes au summum de leur créativité et de leur entente.
Tous les morceaux sont devenus des classiques, et font entendre ce
que personne n'avait encore entendu à l'époque, avec un David
Gilmour qui fait sonner mieux que jamais la justesse et la sensualité
exceptionnelles de son jeu à la guitare électrique, dans des solos
extraordinaires de musicalité, et sa voix aérienne, planante...
Presque tout ce qu'ils ont fait avant cet album paraît imparfait,
inabouti en comparaison. Pas la peine de décrire chaque morceau, ni
de vous conseiller un morceau plutôt qu'un autre, car vous les
connaissez sans doute déjà. Sinon, il faut absolument découvrir
Breathe, le premier morceau (amené par un battement de
cœur) magnifiquement planant, mœlleux et puissant à la fois, d'une
plénitude sonore parfaite, où la voix chaude de Gilmour fait
merveille, le fascinant et futuriste On the run, avec
sa célèbre séquence rythmique de synthé (faite avec un EMS AKS),
qui se termine comme un cauchemar d'où nous sortent les sonneries et
carillons d'une masse de réveils et de pendules, enchaînant sur le
génial et inégalé Time, dont l'intro presque
exclusivement percussive a une tension sublime, et dont le break nous
vaut un des solos de guitare les plus puissants et les plus éclatants
de tous les temps, avant que la première face de cet album
hors-normes débouche sur une reprise de Breathe,
et s'achève sur The Great gig in the sky, comme un
gospel magnifique de soleil couchant où éclate la ferveur du
chant improvisé et inspiré de la choriste Clare Tory... Lorsque
cette première face du vinyle s'éteint enfin après les derniers
feux, on se retrouve tout ankylosé, seul et rassasié, dans un
silence lourd. Après avoir changé de face, des bruits de
tiroir-caisse mécanique ou plutôt de machine à sous retentissent,
et commence l'ultra célèbre
Money, chanson pressante, puissante, dont la partie la
plus sublime est bien à nouveau le solo de guitare de Gilmour,
éclatant de force et de musicalité. Il enchaîne avec Us an
them, slow qui est à mon sens le seul morceau trop long du
disque (8 minutes !), et d'un intérêt moindre, au refrain un peu
lourd, et un peu monotone... Any colour you like qui le
suit apporte une note plus vivante et réjouissante, en un
instrumental joyeux où dominent les synthés de Wright et les
guitares de Gilmour. Enfin, le disque se termine en enchaînant Brain
damage et Eclipse, final inspiré qui
culmine en un paroxysme d'émotion, avant le silence où résonne
doucement puis s'estompe le battement de cœur qui avait ouvert
l'album, tandis qu'une voix lointaine dit "There is no dark side
in the moon, really. Matter of fact it's all dark"... Un des grands disques
de l'histoire de la musique.
Après
un coup pareil, on pouvait craindre une baisse de qualité, car une
telle inspiration ne peut guère être espérée à nouveau, et
pourtant...
-
Wish you were here (1975) : le miracle se reproduit, et,
comme avec tous les grands créateurs, au lieu de répéter ou de
prolonger le précédent, Pink Floyd fait un album complètement original, le
plus planant du groupe, bénéficiant d'une
beauté sonore à couper le souffle, comme on peut l'entendre dans
le long solo d'introduction de Shine on you crazy
diamond, d'une
perfection incroyable, l'un des plus beaux morceaux pop de tous les
temps, où, sur les nappes de synthé tendues de Wright, s'épanouit
doucement la guitare merveilleusement claire, mœlleuse et douce de
Gilmour, avant de changer de ton, prenant de la vigueur, devenant
plus rock lorsque la batterie de Mason arrive après 4 minutes,
jusqu'à la chanson proprement dite, qui ne débute qu'au bout de 8
minutes. Une espèce d'absolu musical dont la finesse et le feeling
exceptionnels font apparaître tous les guitaristes de "metal"
comme de grossiers abrutis à la virtuosité creuse et sans
musicalité... La chanson, de 13 minutes au total, se termine par un
solo de saxophone très dynamique qui va peu à peu se perdre dans le
silence, tandis qu'en émerge le début de l'autre chef-d'œuvre de
l'album, Welcome to the machine, morceau tendu, amené
par des bruits comme de sous-marin ou d'engin spatial, et tout du
long merveilleusement servi par les synthés de Wright, qui ne les a
jamais autant maîtrisés, en dosant parfaitement leurs couleurs. Le
break qui coupe cette chanson puissante nous embarque dans un voyage
sidéral d'une intensité sublime, où les synthés sont rois, comme
ils le sont après la reprise, lorsqu'ils terminent le morceau et la
première face du disque, en un solo magnifique de densité sonore.
Cette première face est parfaite, tout simplement. La deuxième
commence par le tube de l'album, Have a cigar, pourtant
en retrait par rapport à la première face, chanté par Roy Harper,
et non Gilmour ou Waters, plus rock que le reste du disque. C'est
néanmoins entraînant et puissant. Il enchaîne, par des bruitages,
avec la chanson peut-être la plus émouvante de Pink Floyd, en
hommage à Syd Barrett devenu fou, Wish you were here,
chanson folk à l'instrumentation plus simple et ordinaire que les
autres, avec guitare sèche et piano, mais magnifique. Sa fin s'étire
et s'estompe dans le bruit d'un vent de désert fait au synthé, d'où
sort très doucement un long passage instrumental pesant,
tendu, sombre, que les synthés vont animer jusqu'à l'apparition du
solo de Gilmour sur une "pedal steel guitar", en un chant
déchirant de douleur, l'un des moments forts de l'album.
Ce passage qui n'a pas de nom introduit la reprise de Shine on
you crazy diamond, dernière chanson de l'album, dont la fin
laisse place à deux parties instrumentales mettant en valeur les
claviers de Wright dans les 6 minutes qui restent, mais, il faut bien
le dire, les moins intéressantes de l'album. Ça s'écoute très
agréablement, bien sûr, mais ça n'a pas la force et la créativité
attendues, et ça tire un peu à la ligne, même si le dénouement
lent et triste, au synthé, qui finit un peu comme une agonie, est
assez beau, bien que mou... Mais, même avec ces réserves, je tiens
cet album pour le plus beau du groupe, et ça tombe bien, puisque
c'est aussi son avis... Il est l'apogée de Pink Floyd,
qui ne produira plus un tel chef-d'œuvre.
-
Animals (1977) : c'est le dernier "vrai" album de Pink
Floyd. Plus rock, presque pas planant, plus agressif, incisif,
notamment dans le son des guitares, c'est encore autre chose, et si
on n'est plus au niveau des deux précédents, ça reste un grand
Pink Floyd, inspiré du roman "La ferme des animaux" de
George Orwell, dont il garde la critique de l'homme à travers les
caractères des animaux (ici chiens, cochons et moutons). C'est un
très bon disque, rapide, violent, très efficace, qui donne
l'impression d'être trop court, et ne comporte d'ailleurs que 3
morceaux, plus un, très court (1'25), qui ouvre et ferme le disque,
ballade douceâtre et triste à la guitare sèche, chantée par la
voix nasillarde de Waters (Pigs on the wing)... Le
reste de la première face est occupé par Dogs,
morceau de 17 minutes très sombre, violent, en plusieurs parties, où
alternent des chants menaçants, des solos de guitare plus rock
qu'avant, plus cisaillants, plus perfides, avec des passages
volontairement monotones où retentissent les aboiements de chiens
agressifs et lugubres, sur des nappes de synthé monocordes. C'est
moins riche que les deux albums précédents, mais ça reste
puissant, et l'ambiance sombre et pesante est très efficace. Le
morceau se termine sur une fin paroxystique, où la voix de Gilmour
est remplacée par celle sarcastique et désagréable de Waters,
scellant le sort de la race canine évoquée dans cette chanson. La
deuxième face commence par Pigs (11 minutes), chanté
par Waters, sur un ton narquois et méchant, et comprend un passage
instrumental sinistre, avant de se terminer par un solo de guitare
très rock, sur une rythmique puissante, qui s'éteint peu à peu et
laisse la place à des bêlements de mouton qui annoncent Sheep
(10 minutes), commençant par quelques notes au piano électrique
assez guillerettes, avant que la basse de Waters jouée comme dans
"One of these days" (dans "Meddle"), amène la
même tension et donne au morceau une teneur beaucoup plus sombre, et
plus rock, où le chant est à nouveau tenu par Waters. Le sort des
moutons ne semble pas enviable non plus, et le morceau est lui aussi
puissant, intense, violent. Le break, qui arrive au bout de 4
minutes, amène une séquence en plusieurs étapes, dont la
principale est un exode lugubre, où l'on entend comme une foule de
croyants récitant des extraits de la Bible sur fond de bêlements...
Puis, après la reprise de la chanson, le morceau se termine sur des
accords descendants éclatants à la guitare, s'évanouissant dans
les chants d'oiseaux d'où émerge, pour clore dans la désolation
cet album très noir, la deuxième partie de Pigs on the
wing...
On
peut considérer que la musique de Pink Floyd en tant que groupe,
entité à 4 personnes, s'arrête avec cet album, car, après, la
personnalité du bassiste auteur des textes Roger Waters prend le
dessus, au point de vampiriser les autres membres du groupe qui
n'interviennent quasiment plus dans la composition, et le double
album qui suit n'a plus grand chose à voir
avec le style du groupe :
- The Wall (1980) : bien sûr, il est
prenant, et a rencontré un large public, mais les longues plages
instrumentales plongeant l'auditeur dans un monde de délices ont
disparu, faisant place à des chansons portant sur les thèmes chers
à Waters, liés notamment à sa biographie. Le son change
radicalement, la recherche sonore est moins esthétisante, le recours
aux bruitages, occasionnel avant, devient systématique. On y trouve
même de mauvais morceaux, comme, parmi d'autres, Another brick
in the wall, le tube planétaire, avec rythme disco plat et
lourd, guitare funky racoleuse et un poil vulgaire, un air d'une
pauvreté et d'une lourdeur pénibles, arrangements réduits au
minimum, bref un morceau indigne d'un tel groupe. On sent que
c'est fait pour plaire aux masses, et on est très loin de la
créativité formelle et sonore de Pink Floyd. Il y a aussi, cela
dit, de bons passages, mais par séquences de quelques secondes, au
mieux quelques minutes, parties de morceaux, mais rarement des
morceaux entiers. Comme sur les albums précédents, tout s'enchaîne,
et il est donc difficile d'isoler ces séquences recommandables. On
peut ainsi retenir les passages électriques un peu lourds mais assez
puissants dans In the flesh, à la toute fin de In
the ice (beau passage de
guitare proche de "Animals"), la première partie de
Another brick in the wall, d'ambiance mystérieuse bien
moins lourde que la deuxième partie (le tube), Goodbye blue
sky, belle ballade triste typiquement floydienne, l'étrange
et court Empty Spaces (2 minutes), qui enchaîne sur un
morceau très lourd, au refrain vraiment mauvais (Young lust),
Don't leave me now, l'un des meilleurs morceaux de
l'album, chanson névrotique et dépressive au dernier degré, avec
une belle fin intense, elle aussi très floydienne. Sur le deuxième
disque, on retiendra une chanson assez réussie, Hey you,
avec un break instrumental tendu et beau, et une atmosphère générale
triste et désenchantée, le martial et déjanté mais trop court
Bring the Boys back home, à l'orchestration
symphonique, le deuxième tube de l'album, Comfortably numb,
un peu trop pâteux, démonstratif et fédérateur, mais avec un solo
de guitare qui constitue une belle et puissante montée finale, la
reprise, au second degré, de In the flesh,
avec son côté parodique, tout comme dans le mitigé Waiting
for the worms, dont le début
imite les Beach Boys, tandis que la fin gagne en puissance tragique.
Le meilleur morceau, sans doute, et le moins floydien, mais le plus
original de l'album, est The Trial,
sorte de comédie musicale lugubre de 5 minutes, petit bijou
d'ironie, de cruauté, qui constitue le final et la culmination de
l'album, et où la voix de Waters prend des intonations de comédie qui
lui vont bien. C'est assez lourd, mais volontairement et de façon
parodique, tout en étant puissant. Il n'est suivi que de la berceuse
qui sert d'épilogue...
Au bout du compte, c'est un double album inégal, globalement assez
lourd, où les paroles de Waters semblent plus importantes que la
musique... Il y a du bon, mais aussi du franchement pas bon, et les
qualités sonores et esthétiques du groupe ne s'entendent que par-ci
par-là...
Quant
à ce qui se passe après "The Wall", même quand ça
ressemble à du Pink Floyd, c'est dévitalisé, creux,
réchauffé et pas sincère. Ça n'est surtout plus créatif, que ce
soit les albums sous la direction de Roger Waters (The Final
cut en 1983), ou ceux faits, après la scission, par les
trois autres membres du groupe sans Waters (A momentary lapse
of reason en 1987, musique lourde marquée par les sonorités
clinquantes typiques des années 80, puis The Division bell en
1994, où seul Keep talking,
morceau appuyé mais puissant et efficace, fonctionne
vraiment bien). Même si ces deux derniers sonnent correctement et
sont plus ou moins agréables à entendre, ce sont des albums
poussifs, très commerciaux, aux rythmiques lourdes et languissantes, aux arrangements
épais et baveux, qui imitent Pink Floyd sans l'être, et les solos de Gilmour
sont convenus et ennuyeux. L'inspiration est tarie... Si le groupe
n'est pas tout à fait mort après "Animals", il l'est
après "The Wall"...
Il existe très peu de DVD du groupe. Ce qu'on peut conseiller de mieux, c'est d'abord le Live à Pompei,
concert filmé dans un amphithéâtre antique et sans public, en
1972, qui donne une image très fidèle de ce qu'était le groupe à cette
époque, et de sa façon de travailler, puisqu'il y a aussi des séquences
tournées pendant l'enregistrement de "Dark Side of the Moon". La
réalisation n'est pas terrible car, des bobines ayant été
perdues, certains plans manquent et le réalisateur s'est
débrouillé comme il a pu pour monter l'ensemble, mais l'image et
le son sont très satisfaisants, et c'est à la fois un concert et un
document essentiels. Pour voir un autre DVD satisfaisant, il faut attendre P.U.L.S.E.,
en 1994, qui propose les grands classiques du groupe, dont
l'intégralité de "Dark Side of the moon", mais aussi, hélas, le peu intéressant
album "The Division
Bell", dont ce double DVD capte la tournée
mondiale. Grand show sans Roger Waters, donc, mais qui est bien du
"vrai" Pink Floyd, avec tout de même pour défaut majeur d'être
filmé surtout en plans larges, loin des musiciens, le plus souvent
comme si on faisait partie du public... Assez frustrant, malgré la
qualité du concert. Personnellement, je trouve que le meilleur DVD du
groupe n'est pas signé Pink Floyd, mais David Gilmour, à l'occasion de
la tournée de son album solo "Remember that night"
(2007). Paradoxalement, bien que seuls Gilmour et Richard Wright (le
claviériste) soient des membres de Pink Floyd, et que les autres
participants de la tournée viennent d'autres horizons (notamment Phil
Manzanera, ancien guitariste de Roxy Music, David Bowie sur deux
titres, David Crosby, Graham Nash et Robert Wyatt, pour les anciens),
le son Pink Floyd est bien là, et pas mal des morceaux joués sont
d'anthologie, dont à peu près tous les classiques évoqués dans les
lignes précédentes. Un excellent double DVD dont la qualité
technique est irréprochable, tant pour le son que pour l'image. APHRODITE'S CHILD
(1968-1972)
Groupe grec (oui, ça existe) connu pour une pop flirtant
avec la variété (vers laquelle s'orientera résolument Demis Roussos, le
chanteur, dans sa carrière solo, tandis que le claviériste Evangelos
Papathanassiou se spécialisera dans la musique de film au synthétiseur
sous le nom de Vangelis), sa musique, dans ses deux premiers
albums, est bien dans l'air du temps, sympathique et très datée...
On y trouve tout de même, au milieu de slows sirupeux qui ont fait son
succès, quelques morceaux prometteurs comme The grass is no green (1968), qui lorgne un peu du côté des Pink Floyd de cette époque, avec une jolie fin délirante, Day of the fool, tirant sur le psychédélique, The shepherd of the moon, teinté d'harmonies grecques, Magic mirror, un rock enlevé avec orgue hammond omniprésent, et Chakachak, improvisation de 16 minutes qui annonce ce pour quoi Aphrodite's Child figure dans cette page : - 666
(1972) : dans cet album, le groupe a changé de cap et s'est lancé dans
une démarche osée, puisque c'est à la fois un double album basé sur un
seul thème et des textes tirés de l'Apocalypse de Jean, mais prenant
aussi le parti de morceaux aux styles très divers, avec des plages
parfois longues, des enchaînements étranges, et un morceau qui fera
scandale et lui vaudra, en raison de son obscénité et des références à
des textes religieux, d'être censuré... C'est à la fois un disque très
ancré dans la mouvance hippie, avec quelques chants joyeux pas très
profonds, et aussi dans une certaine recherche, car
certains morceaux sont nettement plus difficiles d'accès. Bref
c'est une espèce d'OVNI pas totalement réussi, mais très sympathique et
faisant partie des albums mythiques de cette époque... Décrire
l'enchaînement des morceaux n'a pas d'intérêt. Sachez qu'il y a des
surprises, qu'on passe de rock baba cool à des passages lents et
inquiétants (comme le magnifique Lament), que les transitions sont parfois abruptes, qu'il y a quelques solos de guitare électrique énergiques et réjouissants (The four horsemen, The battle of the locusts, Do it), que le meilleur et plus puissant morceau est peut-être Altamont, au début du deuxième disque, que The Wedding of the lamb et The Capture of the beast
qui enchaînent directement avec lui forment une suite géniale de 10
minutes (les meilleurs passages de l'album), et que le morceau choquant
auquel j'ai fait allusion n'est autre qu'une séquence monstrueuse et à
peu près inécoutable où la grande comédienne Irène Papas, pourtant
respectée, s'amuse à y feindre une jouissance féminine qui dure, dure
pendant 5 minutes, martelée par des coups de grosse caisse et de
cymbale de fanfare, tandis qu'elle ne cesse de dire, de hurler "I was,
I am, I am to come". Mauvais goût et ennui assurés... La dernière face
du double album était occupée par une longue plage de 19 minutes
reprenant plusieurs passages des autres morceaux, qui vaut déjà par
elle seule l'achat du disque... Un album à part et plutôt
réjouissant... Le groupe se sépare après ce dernier album.
CAN
(1968-1973 ?)
Voilà quelque chose de très spécial, à ne pas mettre
entre toutes les oreilles... Pour commencer, Can est un groupe
allemand, et non anglais ou américain comme d'habitude, et c'est un
représentant de ce qu'on appelle le "krautrock", mouvement des années
60-70 qui privilégie une approche mêlant rock, électronique,
improvisation et orientation instrumentale, mais en se
démarquant du rock anglo-américain... Ensuite, le fondateur du
groupe, Holger Czukay, a été élève de Stockhausen, un des grands
compositeurs de la musique contemporaine électro-acoustique et
atonale, faisant de lui une sorte d'intellectuel de la musique,
comme d'autres musiciens du groupe qui ont étudié la musicologie, ce
qui explique sans doute certains partis pris de leurs premières
compositions difficiles d'accès... Pour être plus précis, le batteur,
Jaki Liebezeit, a un jeu incroyablement métronomique, comme une
machine, et c'est une des premières choses qui frappent en
découvrant cette musique. On n'a jamais entendu jouer de
la batterie comme ça. La basse, jouée par Czukay, est très
répétitive et basique, produisant avec la batterie un effet hypnotique
très fort. La guitare électrique de Michael Karoli ne fait pas de
grands solos, mais se limite elle aussi à des phrases lancinantes
plutôt rythmiques que mélodiques, et enfin, Damo Suzuki, qui n'a rien
d'un chanteur, chante... ou essaie. Parti pris étonnant, car la voix,
essentielle dans un groupe de rock, est ici volontairement limitée à une
couleur étrange, souvent fausse, pas jolie, se réduisant parfois à des
sortes de grincements rauques. Quelle musique cela donne-t-il ?
Une musique de fou, totalement régressive. En effet, la musique de Can
se caractérise par quelque chose de sombre, de malsain, d'aliénant à
force de répétition et de matraquage des mêmes rythmes obsessionnels et
minimalistes. Dérangeant pour beaucoup, c'est néanmoins envoûtant et
fascinant. - Monster movie (1969) : deuxième album du groupe, c'est un des meilleurs, car il comporte 3 excellents morceaux. Father can not yell
qui ouvre le disque, démarre comme un rock saccadé d'amateurs
enregistré dans un garage, avec une voix qui ne ressemble à rien, pas
assez forte, au timbre sans intérêt, et puis peu à peu, le morceau, au
lieu d'évoluer, de prendre du volume ou autre chose d'habituel, se
contente justement de rester au même point, ressassant
obstinément la même cellule rythmique, et le glissement s'opère, le
petit rock minable devient quelque chose d'obsédant, d'une autre
dimension, et nous rapproche de quelque chose comme une transe... On
comprend qu'on est en terrain inconnu et inquiétant, captivé par
le rythme pendant les 7 minutes du morceau... Mary, mary so contrary, le morceau suivant, commence comme une ballade triste, assez mélodieuse, si ce n'est que la voix de Malcolm Mooney
(ça n'est pas encore Suzuky dans ce disque) apporte tout de suite de
l'incongruité... Et puis, à mesure que le chant se fait désespéré,
la guitare qui l'accompagne se fait pleureuse et donne une forte
intensité dramatique. Le troisième morceau est un rock assez banal,
sans grand intérêt, si ce n'est la voix éraillée à laquelle on
commence à s'habituer... Sur le vinyle, on arrive à la fin de la
première face. On tourne le disque sur la platine, et on découvre que
la deuxième n'est occupée que par un seul morceau de 20 minutes : Yoo doo right
! Avec ce que le premier morceau avait fait entendre, on peut
s'attendre au pire... Et le pire vient : même genre de musique
essentiellement rythmique, totalement obsédante, avec toujours cette
voix dont on se demande qui a pu l'embaucher, et ça monte obstinément,
imparablement, avec cette batterie qui
martèle pendant tout le morceau, imposant à l'ensemble un beat glacial
et saccadé, même s'il y a un temps d'accalmie inquiétante au
milieu. Vous n'avez sans doute jamais rien entendu de pareil, et c'est génial et complètement fascinant... - Tago mago (1971) : double album considéré comme le meilleur de Can, il continue bien dans la ligne de "Monster movie". Paperhouse,
le premier morceau, commence sur un slow mollasson, avec la voix peu
captivante de Suzuki... Mais au bout de 2 minutes, ça change
complètement, un rythme saccadé prend le relais et nous emporte jusqu'à
la reprise du slow initial. Mushroom
qui suit est bien meilleur, même s'il est court, car d'entrée, c'est la
batterie, avec un son caverneux produit par une réverb, qui donne tout
de suite l'ambiance, renforcée par la voix de Suzuki alternant
chuchotements et hurlements... Excellent. La face A finit en beauté
avec Oh yeah !,
emblématique de la musique de Can : rythmique saccadée, systématique,
voix écorchée du chanteur, progression lente et obsédante... La
deuxième face, si vous avez aimé le style décrit plus haut, va vous
ravir : pendant 18 minutes, Hallelehwah !
vous entraîne dans le même genre de délire hypnotique... On est évidemment dans le
psychédélique. Avec le deuxième disque de ce double album, les choses
se gâtent, car l'influence de la musique électro-acoustique
atonale se fait directement sentir. Pour être plus clair, c'est
inécoutable, dans la mesure où c'est de la pure improvisation, où il
n'y a pas de mélodie, ni de rythmique, ni rien qui ressemble à du rock,
mais des bruits divers faits avec les instruments. Seul le dernier
morceau de ce disque, Bring me coffee or tea
est une chanson "normale", ou presque. Elle aussi dévie et vire au
psychédélique... Malgré ces plages perturbantes, "Tago Mago" reste avec
"Monster movie" le meilleur album de Can...
Pour ce qui est des
autres disques, puisque le groupe a perduré tant bien que mal jusqu'en
1993, le style s'affadit, perd en force, et n'a plus guère d'intérêt...
NEIL YOUNG (1968-en activité)
Voilà
un monstre sacré dont la vie ne se distingue pas de la production
musicale, et dont la discographie ne facilite pas la notice (une
quarantaine d'albums)... Il
mourra sûrement la guitare à la main... "Song writer" canadien
d'abord country
et folk, mais aussi rock, dont les chansons sont avant tout centrées
sur les textes, il n'est évoqué ici que pour les qualités musicales de ses morceaux...
Neil Young, c'est avant tout une voix ne
ressemblant à aucune autre, aiguë, fragile, sur le fil, et nasale.
C'est ensuite le son d'une guitare électrique rugueuse, souvent
cisaillante, grinçante, plaintive et par là très émouvante (une Gibson
Les Paul Old black). L'alliage
des deux a produit quelques chefs-d'œuvre inaltérables. Je vais
évoquer les meilleurs, mais en ne citant que les albums qui
les contiennent... - Every body knows this is nowhere (1969) : 2ème album de Young, il contient un grand classique, Cowgirl in the sand,
chanson de 10 minutes avec un solo de guitare lancinant, et un rythme
soutenu, régulièrement joué en concert, et souvent rallongé. Plus
discrète, une autre chanson mérite l'attention : Running dry, qui sonne comme un morceau traditionnel triste auquel un violon ajoute des pleurs avec une justesse approximative... - After the gold rush (1970) : ne contient à mon avis qu'une seule bonne chanson, Southern man, tendue, pressante, avec un bon solo de guitare... - Harvest (1972) : l'album le plus connu de Young. Out on the weekend, très country, et apparemment cool, mais mélancolique, A man needs a maid, très belle complainte, malgré des arrangements d'orchestre calamiteux et particulièrement lourds, Heart of gold, peut-être sa chanson la plus connue, elle aussi très country, mais mélodiquement réussie, Old man, idem en plus triste, There's a world, aussi emplâtrée que "A man needs a maid" par des arrangements intempestifs, mais avec une puissante progression, Alabama, autre chanson country forte et prenante, et enfin le génial Words,
un de ces exodes typiques du meilleur Young, désespéré, triste,
noir, lancinant, avec une rythmique épaisse, lente et obstinée, et un
solo au bitume, près de 7 minutes de jubilation morbide... L'un de ses
très grands morceaux. - Zuma
(1975) : c'est à mon sens cet album-là, le meilleur, car on y trouve
quasiment ses deux plus grands chefs-d'œuvre, lourds, tendus,
lents, grinçants : Danger bird et Cortez the killer,
où les parties de guitare sont taillées dans la poix, douloureuses,
plaintives, tristes jusqu'à la noirceur. Tous les deux aux alentours de
7 minutes, ils comptent parmi les plus beaux solos de Young,
surtout le deuxième, qui commence par le solo, ce qui est inhabituel, et où
chaque note donne l'impression de sortir du goudron. Les paroles
n'apparaissent qu'au bout de 3'20", et accusent la colonisation
espagnole de l'Amérique... Absolument indispensable, c'est un morceau
qui marque. Cet album contient aussi Pardon my heart, une jolie ballade, et Drive back, un rock un peu lourdaud mais efficace et bien habité par la guitare... - American stars'n bars (1977) : au milieu d'un fatras de chansons assez lourdement country, il y a une jolie ballade, Will to love, et surtout un des grands morceaux de Young, Like a hurricane, chanson de plus de 8 minutes, puissante, pressante, où l'on entend un solo déchirant de plusieurs minutes. - Rust never sleeps
(1979) : album enregistré en concert, composé de deux parties, l'une
acoustique et l'autre électrique, il contient quelques jolies chansons,
dont le classique My my, hey hey (out of the blue) en version acoustique qui ouvre l'album, et Hey hey, my my (into the black), la version électrique qui le clôt... Entre les deux, il y a de jolies ballades pas exceptionnelles (Thrasher, Ride my Ilama, Pocahontas) et quelques gros rocks pâteux pas indispensables, mais l'ensemble s'écoute bien...
Après,
Neil Young va faire une série de disques pas ou peu intéressants, du
country pur et dur au punk en passant par le rockabilly (!), accumulant
les ratages... Au passage, la plus grosse daube infâme de Young est
"Trans" (1982), une abjecte bouillie disco, aux sons 80 clinquants et
où sa voix est passée à travers un vocoder sur presque tous les
morceaux. Je le signale à titre de curiosité, car on ne peut absolument
pas deviner que c'est de lui, tant ça n'a rien à voir avec
sa musique... Les
choses s'améliorent après les 80's, quand il revient à un son plus
conforme à son style, entre rock et country... Plusieurs disques
écoutables, sans chef-d'œuvre, dont : - Sleeps with angels
(1994) : avec des couleurs et une puissance sonore séduisantes, des
arrangements avec un certain relief, et notamment un blues pesant
sonnant bien, Blues Eden, et Safeway cart, sorte de ballade électrique sombre et répétitive, où on retrouve une voix de Young plus intime, comme sur Trans am,
un peu dans le même style... Le disque se termine par une autre ballade
jouée au piano bastringue et martelé à la grosse caisse, A dream that can last, volontairement
lourde mais agréable, un peu à la Tom Waits. Sleeps with angels est un bon rock goudronneux épais, et puis il y a le morceau de bravoure Change your mind
(14 minutes), à l'ambiance proche de l'album Zuma, mais en nettement plus léger, et au refrain un peu mièvre, mais
avec une atmosphère prenante. Globalement un
disque correct, et le meilleur des années 90. - Mirror ball
(1995) : la collaboration avec le
groupe Pearl Jam donne un résultat plutôt probant, très rock, très "guitares
saturées et ambiance lourde", joyeuse bouillie sonore sur des mélodies simples, dans le genre qui tache... Ça ne
donne pas dans la finesse, et ça n'est pas un disque indispensable, car il n'y a pas vraiment de bon morceau, mais Scenery, morceau obsédant et pesant de 8 bonnes minutes, vaut le détour, et on peut aussi écouter Song X et Throu your hatred down...
Il continue depuis, inlassablement, mais si ses paroles sont inspirées, ses musiques ne le sont plus guère, n'en déplaise aux fans... Bien
sûr, voilà un homme qui, avec son groupe Crazy Horse, est à entendre et
voir sur scène... Pour ce qui est des albums "live", il y a,
entre autres : - Weld
(1991) : le son est lointain, et la guitare est plutôt noyée, mais ce
concert sur deux disques a l'avantage de donner un autre son aux
morceaux, plus rock, et propose des grands classiques dans de belles
versions, comme Cortez the killer et un Like a hurricane de 14 minutes, avec un solo de guitare dantesque, et des morceaux très rock de l'album "Ragged glory".
Pour
ce qui est des DVD, il y en a pas mal, mais je n'en connais qu'un,
de mauvaise qualité, et ne sais donc pas quoi conseiller...
TERJE RYPDAL (1968 - en activité)
Ce nom nordique est celui d'un musicien norvégien, guitariste de jazz,
et trompettiste à l'occasion, que je classe néanmoins dans cette
rubrique pop/rock, parce que sa musique des années 70 est à mes
oreilles proche du
rock, notamment par le son des guitares électriques utilisées (Fender
et non des guitares jazz), les rythmiques souvent basiques à la guitare
basse (au lieu de la contrebasse habituelle en jazz), et l'ajout de
synthés... Disons que sa musique est unique, entre le jazz, le rock, le
jazz-rock et le Miles Davis inclassable de la même époque ("Bitches
Brew"
ou "Agharta"), et on la classe
habituellement dans le jazz-fusion. Je vais donc me limiter à ses
albums des années 70, parce que
ce sont ceux que je connais bien, et que ce sont sans doute les
meilleurs, d'autant que, toujours en activité, Rypdal en
a signé des dizaines depuis, soit comme leader, soit comme invité dans les
albums d'autres musiciens (selon l'usage courant dans le monde du jazz)... Son style se caractérise par
des atmosphères glaciales, avec des rythmiques souvent
répétitives et hypnotiques, en général assez lentes, et surtout par des
sons de guitare froids, étincelants, réverbérés, lumineux, souvent
joués dans l'aigu, avec beaucoup de fluidité et de tenue des notes
(sustain), tandis que l'environnement est plutôt morbide et triste. Les
morceaux, entre 3 et 23 minutes (pour ceux que je connais), dessinent des paysages froids et
dépouillés, et ils progressent souvent par un groove obsédant et appuyé.
- What comes after
(1974) : album très rock, c'est un des plus hypnotiques de Rypdal, et
vaut principalement pour trois morceaux correspondant aux
caractéristiques évoquées ci-dessus (basse répétitive, batterie
obsédante, une tension forte et continue) : Bend it, Icing et What comes after (de 7 à 11 minutes), très bons et captivants. Icing,
cependant, est centré sur un solo de contrebasse, et s'adjoint un
hautbois. Les trois autres morceaux, de dimensions plus petites (3-4
minutes), sont plus jazz, et restent agréables (sans doute des
improvisations), mais ne provoquent pas la même fascination.
- Whenever I seem to be so far away
(1974) : album aux deux visages complètement différents, dont les deux
premiers morceaux, qui constituaient la première face du vinyle, sont
très jazz-rock, avec un accompagnement de mellotron qui donne ce son si
particulier et triste. Le premier, Silver bird is heading for the sun (14 minutes), est violent, dur, peu harmonieux, sombre, froid, mais implacable et puissant. Ça
n'est pas facile d'accès. Le deuxième, dans la même lignée mais moins
long (5 minutes) commence et se termine par un thème nostalgique au cor
d'harmonie qui lui donne une atmosphère étrange. Le troisième, Whenever I seem to be so far away, de 17 minutes, qui porte le titre de l'album, fait une rupture totale, car il n'est surtout pas rock, ni jazz, puisque,
sous-titré "Image for electric guitar, strings, obœ and clarinet", il
est joué par des membres du Südefunk Symphony Orchestra. C'est en
fait une composition ambitieuse d'une grande beauté, mêlant formation
classique et guitare électrique, très froide et triste, très émouvante
aussi, et réussie, ce qui est rare pour de telles tentatives par des
musiciens non classiques. La guitare laisse la place pendant les 7
premières minutes aux cordes, tirées lentement comme un mouvement de
quatuor ou de symphonie de Chostakovitch, jouant des phrases d'une
grande profondeur tragique, à peine troublées par quelques notes de
clarinette et de hautbois. La guitare arrive et prend place au milieu
de ces couleurs acoustiques sombres et glacées avec une certaine
finesse, sans heurter l'oreille, les timbres se mélangeant assez bien,
et crie, pleure, appelle. Il y a malgré tout quelques lourdeurs, ce qui
est inévitable dans ce genre très particulier et périlleux de mélange,
mais c'est d'une tristesse à pleurer, et c'est ce qui fait l'intérêt
majeur de ce disque hors normes.
- Odyssey
(1975) : sans doute l'album le plus emblématique de Rypdal, originellement constitué de 2 vinyles, c'est un
disque à mi-chemin entre le jazz et le rock : les rythmiques de basse
sont rock, mais l'ambiance, le saxophone soprano et le
trombone sont jazz, ainsi que l'ambiance générale, marquée par un jeu
de batterie beaucoup plus varié que pour du rock. Le premier morceau, Darkness falls,
sonne comme une grande intro de morceau de rock planant, par l'arrivée
d'une guitare étincelante appuyée par une nappe de synthé et une
batterie libre qui ne marque pas de rythme précis, comme une
improvisation. C'est froid et lumineux, mais ça ne dure que 3 minutes
et ne débouche sur rien, si ce n'est le deuxième morceau : Midnite,
qui dure 16 minutes. S'ouvrant et presque invariablement rythmé par une
phrase de guitare basse épaisse répétée jusqu'à l'obsession et quelques
breaks, qui forme sa colonne vertébrale, c'est un morceau assez lent
qui avance pesamment, alternant solos improvisés de guitare électrique,
de saxophone soprano (joué par Rypdal) et de trombone, sur fond de
nappes synthétiques scintillantes de glace... Un très bon morceau, à
réserver aux amateurs. Le suivant, Adagio,
dure 13 minutes, mais captive beaucoup moins, puisqu'il n'a pas de
section rythmique, et donne à entendre presque exclusivement des nappes
de synthé et de longs solos de guitare, le tout très froid et peu
vivant. Morceau pas passionnant, mais agréable en fond sonore. Better off without you
(7 minutes) est aussi lent qu'"Adagio" et a à peu près la même
atmosphère, avec une batterie en plus qui donne davantage de vie, mais
tout aussi glaciale. Ensuite, Over Birkerot,
qui commence par une mélodie très sombre, lugubre, devient un jazz-rock
assez classique, frénétique, noir, avec une pulsation soutenue, bien
qu'il ne dure pas 5 minutes. Fare well
propose ensuite pendant 11 minutes à peu près la même chose qu'"Adagio",
en plus intense, en plus triste et tendu. Avant-dernier morceau,
Ballade représente bien ce que Rypdal a fait de moins bien. Enfin, on retrouve le style de "Midnite" dans le dernier morceau, Rolling Stone, l'autre plat de résistance de
l'album, et sans doute son meilleur morceau, qui,
après une ouverture sur des nappes de synthé, déclenche le démarrage
rock lent et lourd par l'arrivée d'une rythmique appuyée et répétitive
à la basse, doublée d'une batterie riche, variée, plus jazz que rock.
23 minutes de progression dans le bitume, dans un brouillard épais et
incandescent. Hypnotisant, mais là aussi réservé aux amateurs, car ça
n'est pas une musique séduisante.
- Waves (1977) : je trouve cet album nettement moins intéressant, avec une première plage, Per Ulv, dans la filiation de groupes comme Weather Report, jazz commercial pour les aéroports... Le deuxième morceau, Karusell, est jazz plus que rock, lent et doux, mais manque un peu de force. Le suivant, Stenskoven, est amusant mais anecdotique, musette bastringue et triste sentant le bouge des ports du nord. Le quatrième, titre de l'album, Waves,
est un autre morceau assez typique de Rypdal et montre un paysage froid
d'hiver correspondant bien à ce qu'on attend du musicien.
L'avant-dernier morceau, The Dain curse, est dur, âpre, violent, mais peu séduisant. Enfin, je cite ce disque pour le dernier morceau, Charisma,
qui, en à peine plus de 6 minutes, propose un dosage parfait, entre
tension, finesse, progression lente et douce mais intense, un morceau
impeccable qui synthétise la musique de Rypdal, et constitue un modèle
du genre.
- Eos(1984)
: collaboration avec le violoncelliste Dave Darling, c'est à
nouveau un album hors des sentiers battus, puisqu'il confronte juste
les deux musiciens, sans la rythmique traditionnelle basse/batterie,
sans saxo, trompette ou autre trombone, et
n'est ni jazz ni rock, mais néanmoins parfois très beau. Bien que le
violoncelle soit le plus souvent passé à travers des effets, le disque
a une assez grande unité sonore, constituée de couleurs peu variées sur
4 des 7 morceaux, ce qui peut produire l'impression d'une certaine
monotonie. L'ensemble est très réverbéré, froid, bien sûr, et ne
séduirait peut-être pas, s'il n'y avait deux morceaux magnifiques, qui
à eux seuls rendent cet album très recommandable et justifient son
évocation ici. Après une première plage qui n'a aucun intérêt, rock
improvisé à la guitare seule, au son dur et désagréable (Laser),
la deuxième arrive comme une méditation calme, belle, sans aucun
rapport avec ce qui précède, un pur bijou qui porte le nom de l'album :
Eos.
Introduit par des phrases lentement étirées au violoncelle, un dialogue
d'une tristesse douce s'instaure entre celui-ci et la guitare
électrique de Rypdal, prenant peu à peu une grande intensité, jusqu'à
un paroxysme de tension émotionnelle qui se résout dans un apaisement
où le son de la guitare devient plus doux et serein. 14 minutes d'un
moment unique. Les trois morceaux qui suivent (Bedtime story, Light Years et Melody) sont un peu dans le même esprit, mais ne retiennent guère l'attention. Enfin, Mirage
est la merveille de cet album, un morceau d'une beauté, d'une pureté et
d'une sérénité exceptionnelles. Même s'il reste nostalgique, et si les
premiers accords plaqués au violoncelle sont plutôt sombres et tendus,
pour une fois, Rypdal signe là un morceau sans tristesse, sans
noirceur, tout de calme, de clarté, de fraîcheur. C'est le seul morceau
de l'album doté d'une rythmique, assurée par des pizzicati au
violoncelle, donnant une atmosphère sereine, calme, d'une grande
douceur, dans laquelle la guitare éclate d'une façon solaire,
rayonnante, positive, après un solo de violoncelle particulièrement
beau et délicat. 9 minutes de quelque chose de rare qu'il faut entendre
au moins une fois. Le disque s'achève sur un adagietto dans la même veine que les trois morceaux intermédiaires cités, et qui, après un tel joyau, ne retient pas l'attention.
Pour le reste, je trouve que Rypdal a fait pas mal de choses plus
douceâtres, moins fortes, moins remarquables, plus banalement jazz,
parfois mièvres etc... Il y a sûrement de bonnes choses, mais je ne les
connais pas.
LED ZEPPELIN
(1969-1982)
Voilà
un autre des groupes les plus connus de l'histoire,
et dont on dit qu'il a inventé le hard rock et le heavy metal, en
raison de sa violence et du caractère lourd et pesant de ses
rythmiques, et qui était en fait bien plus fin et diversifié que ces
genres bourrins. Robert
Plant au chant et, éventuellement, à l'harmonica ; Jimmy Page, le
"guitar hero" peut-être le plus réputé de l'époque, excellent
guitariste ; John Paul Jones à la basse et aux claviers, et John
Bonham, à la batterie, dont la mort (étouffé par excès d'alcool en
1980) signe la fin du groupe. La musique de Led Zeppelin oscille entre,
pour le pire, un rockabilly épais, agressif,
et, pour le meilleur, un rock plus dense, à la fois plus fin et plus
pesant, des slows goudronneux, un blues électrique hypnotisant,
et même des ballades acoustiques aux accents folk et celtiques,
ou encore des sonorités orientales. C'est une musique puissante,
faisant une part très grande à la voix aiguë et originale du
chanteur, ainsi qu'aux impressionnants solos de guitare de Page...
C'est sans doute d'ailleurs lui le génie du groupe. - Led Zeppelin
(1969) : le premier disque porte sobrement le nom du groupe, et
comporte, en plus de compositions originales, des reprises de blues
existants, ici complètement revisités et transformés d'une façon encore
inconnue alors. Ce disque est considéré comme le meilleur du groupe,
tant certains de ses morceaux sont puissants et ont marqué. C'est
le cas des déchirants Babe I'm gonna leave you et Dazed and confused, ou encore le rock How many more times,
systématiquement joués dans les concerts par la suite... Ces
morceaux ont d'ailleurs des passages psychédéliques plus ou moins longs
qui accentuent leur caractère fascinant et leur force. Avec cet album,
dont le son a vieilli, le groupe apporte quelque chose de neuf, un
mariage entre blues et rock d'une efficacité incroyable. Si on aime Led
Zeppelin, ce disque est incontournable...
- Led Zeppelin II
(1969) : très rock, et même proche du rockabilly, cet album est
nettement en-dessous du précédent, car il est moins original, et ne
propose pas un seul morceau de la trempe des précédents cités. Les
seuls morceaux qui "sortent" sont Whole lotta love, Heartbreaker, Bring it on home, principalement par les riffs rythmiques de la guitare... Pas du tout indispensable... - Led Zeppelin III
(1970) : plus varié que le précédent, il garde néanmoins un côté rock
basique sur la plupart des morceaux. Parmi les bonnes choses, il y a Friends, une chanson aux accents orientaux, avec violons, qui préfigure le futur "Kashmir", Since I've been loving you,
un slow au bitume de plus de 7 minutes, cogné par le jeu lourd si
caractéristique de Bonham... Morceau qui prendra beaucoup plus de
force encore en concert... Pas franchement indispensable non plus...
- Led Zeppelin IV
(1971) : en fait, ce disque n'a pas de nom, mais c'est le quatrième, et
voilà enfin un autre disque du groupe comportant quelques chefs
d'œuvres ! Le son change, les arrangements sont plus diversifiés, et
si les deux premiers morceaux sont d'un rock lourdaud sans intérêt, le
troisième, The battle of evermore, est une sorte de ballade acoustique à la guitare sèche, où résonne
une mandoline, tandis que Plant chante en duo avec Sandy Denny,
chanteuse folk. L'atmosphère est donc très différente et agréable, bien
que le morceau soit un peu long. Et arrive enfin le morceau le plus
connu du groupe, un bijou de 8 minutes : Stairway to heaven.
Tube incontesté, magnifiquement construit, partant des sons de guitare
sèche et de flûtes à bec pour arriver au rock le plus électrisant, la
voix de Plant passant de celle d'un troubadour à celle d'un
hardrockeur... Deux morceaux plus loin, Four sticks
apporte une grande intensité rock par une rythmique lancinante très
appuyée et combative. Suit une ballade acoustique très jolie, Going to California. Et enfin l'album se clôt sur l'un des morceaux les plus lourds jamais composés : When the levee breaks.
Batterie pesante, répétant à l'infini le même rythme frappé comme dans
la poix, harmonica hurlant au fond, le tout enveloppé
dans une réverb étouffante. Un peu long, mais pas sans charme. Cet
album est le deuxième de Led Zeppelin à avoir.. - Houses of the Holy (1973) : le niveau ne retombe pas avec cet album, où à peu près tout est bon, bien que très divers, du rock (The song remains the same, Over the hills and far away, Dancing days, The ocean) à la ballade triste et accompagnée de violons et mellotron (The rain song, 7 minutes), en passant par le bijou du disque, inclassable : No quarter,
un magnifique morceau de 7 minutes dont la couleur dominante, triste, est donnée par
un piano électrique au son trafiqué. Quelques faiblesses, mais c'est un
beau disque. - Physical graffiti
(1975) : retour à un rock lourd et ennuyeux pour une grande partie
de ce double album, mais aussi à quelques-uns des meilleurs morceaux du groupe... On trouve
notamment sur ce disque deux chefs-d'œuvre, à
commencer par In my time of dying,
qui est accompagné tout du long par le son profond d'une guitare blues
jouée au bottle-neck (on fait des glissandi sur le manche de la guitare
avec un tube en métal enfilé sur un doigt), avec ruptures du jeu de
batterie qui produisent une tension efficace. Le morceau faisant
11 minutes, un break amène un rock, avant de repartir sur le
thème initial, mais cette fois sans interruption et mené par une
batterie puissante et continue vers une fin paroxystique. Captivant et
goudronneux. L'autre chef-d'œuvre est kashmir
qui finit le premier disque, lente progression dramatique enduite du
bitume d'une batterie passée à travers un effet de phasing qui en
déforme le timbre et en renforce le poids. La voix de Plant y
est sublime, et les arrangements qui ajoutent mellotron, cordes et
cuivres aux accents orientaux lui donnent une atmosphère unique et
enivrante... Une merveille de 8'30" à écouter bien fort... On peut aussi retenir
dans ce premier disque l'original Trampled under foot,
rock répétitif dont la rythmique à la guitare et au clavinet (sorte de
piano électrique) a un caractère hypnotique indéniable, mais au son
globalement fouillis. Sur le deuxième disque, on trouve In the light, pas excellent, mais assez original, bien fichu, avec des arrangements agréables, et Ten years gone,
un autre des bons morceaux répétitifs et nostalgiques du groupe, avec
une rythmique sur le refrain très prenante. Tous ces morceaux,
malgré tous ceux dont je n'ai pas parlé et qui n'ont guère d'intérêt,
justifient l'acquisition...
Sur les trois derniers albums suivants, le groupe s'est essoufflé et n'a plus d'inspiration. On peut juste écouter Achilles last stand dans l'album Présence (1976)... C'est tout !
Après
la mort de Bonham et la dissolution du groupe, chacun des trois
musiciens restants va plus ou moins suivre sa propre route, ne
survivant que partiellement et de loin en loin à Led Zeppelin. Mais, à
de rares occasions, l'esprit du groupe va réapparaître, comme lorsque,
en 1994, Plant et Page se réunissent pour un disque étonnant, No quarter,
enregistré en concert à Marrakesh, pour une partie, accompagnés, entre
autres, par un orchestre de musiciens traditionnels égyptiens, ce qui
donne une couleur orientale marquée à toutes les reprises jouées, à
mi-chemin entre le rock et la world music. Le résultat est très inégal,
et beaucoup de morceaux sont plats, manquent de force, mais
quelques-uns sortent du lot, comme Friends, mélange plutôt réussi, Since I've been loving you, gros slow bluesy avec solo de guitare, sans arrangements originaux autres que des cordes symphoniques, Wonderful one, ballade avec percussions traditionnelles, Four sticks, avec des arrangements orientaux réussis et une belle énergie, et surtout une reprise de Kashmir
magnifique, de 12 minutes, qui est l'intérêt majeur de ce disque,
complètement revisité par les instruments traditionnels, tout en
gardant la puissance de la guitare de Page et de la batterie martelée
comme le faisait Bonham. Très belle version de ce morceau hypnotisant...
De
tous les musiciens, seul le chanteur, Robert Plant, a continué sa
carrière solo avec une relative constance et quelques réussites
remarquées. C'est le cas pour le disque Mighty Rearranger,
en 2005, qui renoue avec la puissance de Led Zeppelin sur quelques
titres, et une énergie rock donnée par le groupe qui l'accompagne, The strange Sensation,
dont le batteur s'inscrit bien dans la lignée de Bonham, tapant d'une
façon très lourde et martelée, et le bassiste faisant des lignes au
goudron. Je les mentionne parce que ce sont surtout les rythmiques
qui donnent sa couleur et sa force à l'album. Les bons morceaux sont
concentrés au début de l'album, notamment les 4 premiers, qui sont les
meilleurs, les plus forts et les plus convaincants : Another Tribe, Shine it all around, Freedom fries (un peu en retrait), Tin Pan Valley,
sans doute le plus prenant, avec un riff de guitare à la Page, un très
bon morceau. On trouve aussi quelques morceaux bien sentis et
goudronneux comme The Enchanter, Takamba. Somebody knocking a des couleurs orientales marquées par quelques instruments traditionnels, et Dancing in heaven, Let the winds blow, Mighty Rearranger,
globalement plus basiquement rock, sont tout à fait écoutables... Bref,
un album recommandable... Les 5 bonus ajoutés dans les éditions
suivantes n'ont pas d'intérêt (2 mauvais rocks et 3 remix nettement
moins bons que les originaux)...
Pour
ce qui est des DVD, Led Zeppelin fait partie de ces groupes à voir
absolument en concert, pour en saisir la dimension. Comme les musiciens
encore vivants surveillent de très près ce qui les concerne, seules deux
éditions de DVD officiels existent : The song remains the same,
un film fait en 1973 lors d'un concert, et paru en 1976, qui est très
bon. Bizarrement, pendant les morceaux, on a droit à quelques courtes
séquences fictionnelles filmées par chacun des membres du groupe, se
répresentant dans de courtes aventures. On préférerait continuer à voir
le concert à la place, puisqu'on l'entend durant ces séquences muettes,
mais c'est comme ça, et ça ne gêne pas. La deuxième publication, de
2003, Led Zeppelin DVD, est encore bien meilleure puisque, fruit d'une sélection choisie
par les musiciens, c'est un coffret de 2 DVD très riches réunissant de
longs extraits, voire même la totalité de plusieurs concerts
d'excellente qualité, entre 1969 et 1975. Absolument indispensable à
tout amateur... Vous y verrez notamment ce que deviennent des morceaux
comme "Dazed and confused" ou "How many more times", pouvant alors durer plus de 20 minutes !
GONG
(1969-1977)
Voilà un groupe typiquement hippie et cosmopolite, qui a
d'abord été une
communauté... Sous la direction de Daevid Allen (australien), ancien
guitariste de Soft Machine, Gong faisait une musique tonique, entre le
rock
progressif et des plages planantes, dans une joie délirante et
communicative passant par un humour musical assez premier degré et un
certain désordre... Les morceaux peuvent être des rocks peu
intéressants et manquant de caractère et de force, mais aussi de
longues plages fascinantes où les solos de Steve Hillage (anglais) à la
guitare
électrique (à partir de 1973) font décoller l'auditeur assez haut.
Spécificité et signature du groupe : ici et là, entre les morceaux, une
voix de femme aérienne et apparemment "stone" (celle de Gilli Smith)
parle sur fond de sons planants de synthés, produisant une ambiance
unique invitant au voyage... Didier Malherbe (français) ajoute des
solos de
saxophone et autres instruments à vent. Mais à d'autres moments, le
groupe flirte avec le jazz et le jazz-rock, surtout sous l'influence de
Pierre Mœrlen (français), excellent percussionniste, batteur et
vibraphoniste...
La carrière du groupe est donc difficile à suivre, car il a
beaucoup évolué, et il est censé être "mort" en 1977 (selon le titre
d'un album qui le déclare), mais plusieurs musiciens ont fait
leur propre dérivé de Gong ensuite, avec diverses
inspirations, avec quelques réussites, d'où la difficulté
de dresser une discographie cohérente... Les conseils que je donne ne
prennent donc pas en compte tous les albums possibles... Les plus réputés de la période "classique" de Gong sont :
- Camembert électrique
(1971) : je cite cet album pour ceux qui aimeraient particulièrement le
côté farfelu et foutraque de la musique psychédélique et l'humour
décalé. Je ne suis pas sûr que ce soit un très bon disque, mais pour
délirer, ça délire... Entre le court morceau Wet cheese delirium où Malherbe demande "tu veux du camembert ?" et les morceaux de défoulement Squeezing sponges over policemens heads, Fohat digs holes in space, Tropical fish, et le chant d'Allen sur fond d'orgue d'église I've bin stone before,
et le reste du disque constitué de rocks tirant sur le jazz, ce disque
est considéré comme un classique du genre... A mon avis pas
indispensable, parce que loin d'être aussi abouti que "You" (voir plus
bas), mais amusant...
Il y a une trilogie appelée Radio Gnome Invisible
qui est considérée comme comportant les meilleurs disques de la
première période, mais je ne garde ici que les deux plus intéressants : - Angel's egg
(1973) : le mélange de rock progressif, de rock planant et d'un humour
bizarre fait ici une équation très originale. Peu de morceaux vraiment
planants, contrairement à "You" (voir après), il enchaîne des
atmosphères très diverses, mais où se distingue souvent le son
particulier de Steve Hillage. Tout n'est pas passionnant, mais est au
moins intriguant, loin de toute perspective commerciale, et d'un esprit
très fantasque. L'influence hippie est particulièrement évidente. Il y
a peu de morceaux autonomes qu'on écoute comme des voyages distincts
les uns des autres, mais plein de morceaux assez courts, et c'est
plutôt l'ensemble du disque qu'il faut concevoir comme un voyage dans
un drôle de pays, difficile d'accès, mais où on vit des petites
aventures exotiques agréables. Vous n'avez jamais rien entendu de
pareil. Ça n'est pas ce que je connais de plus passionnant, mais ça a
un charme indéniable. - You
(1974) : au milieu de quelques plages courtes d'un rock décalé et
humoristique (les deux premiers morceaux font moins de 2 minutes),
pas très séduisantes, il y a les "vrais" morceaux roboratifs du groupe,
entre 8 et 12 minutes, de ce "space rock" qui le caractérise, comme la
suite composée de Magic mother invocation et Master builder, ou A sprinkling of clouds.
Ça commence par les synthés de Tim Blake et les guitares de Steve
Hillage ou de Daevid Allen venus du ciel, puis peu à peu ça s'intensifie
et fait décoller... La voix de Gilli Smith fait l'hôtesse de l'espace
et insuffle une confiance calme, tandis que le rythme répétitif vous
soutient pendant le voyage où se succèdent les solos de guitare et de
saxophone... Quand on atterrit, on trouve que le voyage a été court...
Mêmes qualités dans Isle of everywhere. Le dernier morceau, You Never Blow Y'r Trip Forever
est beaucoup plus fantaisiste, fantasque, de construction moins
évidente, plutôt moins séduisante, plus proche de l'album précédent... You est considéré par beaucoup comme le meilleur album de Gong. - Floating anarchy
(1977) : Gong vient de sortir "Gong est mort", signant l'arrêt officiel
du groupe. Mais Daevid Allen, leader qui a quitté le groupe dès 1974, a formé un
autre groupe appelé "Planet Gong", avec d'autres musiciens,
reprenant vraiment la ligne de Gong, et sort un album de concert, Floating anarchy.
C'est du Gong plus brut, moins sophistiqué, mais d'une efficacité
redoutable, et il vaut pour deux ou trois morceaux vraiment bons. New age transformation try : no more sages,
quatrième morceau du disque, est un excellent exemple de 12 minutes
oscillant entre le planant et un rock hypnotique. Un voyage fascinant.
Mais ce disque vaut surtout pour le dernier morceau de 15 minutes Allez Ali Baba black sheep have you any bull shit (le
titre vaut déjà le détour), morceau typiquement fait pour la transe,
qui commence par une phase totalement planante, entre la voix
aérienne de la femme évoquée plus haut, les délires de Daevid Allen qui
débite des bêtises sur le thème d'Ali Baba, en caricaturant l'accent
arabe, et surtout le fond de nappes de synthétiseur et de guitare
électrique hypnotisante et suave. Après 5 minutes de cet envoûtant
voyage, le ton montre des signes d'énervement : la batterie et la basse
apparaissent discrètement, la voix d'Allen prend de la force, le rythme
de la guitare s'accélère, et vers 6'30" l'avion décolle, le morceau
tourne à la frénésie, marqué par une basse implacable, laissant la
guitare électrique et les synthés s'exprimer librement. Même si le son
n'est franchement pas terrible, l'énergie est particulièrement forte,
et c'est un des grands classiques de ce style, et un grand morceau de
musique pure. Écouter ça (très fort...) sans bouger paraît impossible... La
pochette donne une idée de l'humour d'Allen : dessin naïf, et la
mention "rip off this record if you can" (vole ce disque si tu peux)... Indispensable, à mon avis...
Lorsque,
à partir de 1974, Daevid Allen
sort du groupe pour se livrer à pas mal d'autres expériences
musicales, il laisse Gong aux mains de Pierre Mœrlen qui va
lui faire changer complètement de direction, délaissant le rock
déjanté et planant au profit du jazz-rock, la plupart du temps
instrumental. D'ailleurs le groupe s'appelle alors "Pierre Mœrlen's
Gong". Musique très "clean", avec beaucoup de percussions et une
grande présence du vibraphone, c'est entraînant, mais c'est trop
civilisé, trop poli, voire aseptisé. Gazeuse (1976, appelé aussi Expresso), Shamal
(1976) avec une atmosphère orientalisante, Expresso II (1978)... Pas
vraiment passionnant, ça fait un peu musique de grand magasin de l'époque, ou d'ascenseur... En revanche, un disque du groupe sort vraiment du lot : - Downwind
(1979) : s'entourant pour ce disque de musiciens aussi reconnus que Mike Oldfield, Didier
Lockwood, Steve Winwood, Mick Taylor, mais aussi Didier Malherbe, du groupe
originel, et quelques autres, Pierre Mœrlen livre ici un disque phare, original, grâce,
surtout, au vibraphone de son frère, Benoît, qui irradie les
meilleurs morceaux, les plus planants, du scintillement de son instrument,
donnant à l'ensemble une couleur extatique... C'est ce qui caractérise les
plages les plus belles, morceaux instrumentaux envoûtants, que sont
Crosscurrents, Downwind, Emotions et le bien nommé Xtasea... Crosscurrents et
Downwind sont des morceaux rapides, puissants, au rythme fascinant, le premier
très groovy, tandis que le deuxième, qui est aussi le plus beau du disque, vous
embarque dans un voyage de 12 minutes à écouter bien fort, illuminé par la
guitare d'Oldfield, et hypnotisé par la section rythmique intense et vibrante
des frères Mœrlen, comme dans un rêve étincelant... Bref, ce morceau est un chef-d'œuvre
qu'il faut avoir entendu au moins une fois... Les deux autres très bons
morceaux, Emotions et Xtasea, sont planants, doux, lents, très beaux, et
s'enchaînent pour terminer l'album sereinement... Emotions, particulièrement,
est d'une douceur sublime, berceuse centrée sur les vibraphones et le violon de
Lockwood... Par contre, il y a aussi trois autres morceaux franchement médiocres, 3 chansons rock assez mal chantées (Aeroplane, Jin-Go-Lo-Ba et What you know), qui
détonnent d'ailleurs grandement par rapport aux 4 bijoux évoqués... C'est
donc un disque d'exception qui devrait être aussi réputé que les
grands classiques des années 70...
Gong s'est reformé depuis à plusieurs reprises, mais je ne sais pas ce que ça donne...
N'hésitez pas à me faire part de vos propres conseils dans ce domaine, car je serai ravi de découvrir de nouveaux groupes...
Si
mes avis vous intéressent, vous pouvez en retrouver sur le site Amazon,
où je laisse des commentaires, sous le pseudonyme EB : Commentaires EB
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